20 déc. 2004

Conte barbare et bref


- Georges ? Vîtes-vous hier ces pauvres hères déguenillés quémandant de la soupe du haut de leur chameau ?

- Et le sourire de la misère sur le visage de ces enfants qu'on dirait sortis d'un bain de boue thalassothérapique, ça me renverse, je vais donner à l'Unicef. Avez-vous le CCP de ces gens que je le fasse sur-le-champ avant que le brouhaha de la vie moderne ne m'en ôte l'idée ? Sinon peut-on quelque part, dans un tronc ou par quelque guichet glisser un billet de cinq cent, et voilà ! M'entendez-vous quand je vous parle ?

- .............

Pardonnez-moi, j'étais requise par la Nature. Vous disiez, mon bon ?

- Je ne m'en souviens plus. Nous parlions de ces malheureux tyrannisés sous des chaleurs pareilles, qui craignent Saddam plus que Dieu, et n'ont jamais leur mot à dire sauf à ânoner des slogans qu'on les force à dire de la pointe du fouet. Et maintenant nous les écrasons sous les bombes, c'est positivement terrible. Je vais reprendre un doigt de Porto.

- C'est pour les libérer, mon cher, que nous les attaquons. On ne brise pas des chaînes avec des limes à ongle, il faut buriner dur, et quand les chaînes s'ouvriront, nous leur offrirons la démocratie. Ils voteront et prendront en charge le destin de leur pays à la majorité.

- La démocratie ? Comme en 1792 ? pauvres gens !

- Ne soyez-pas ronchon, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen c'est quand même une avancée civilisationnelle. Nés libres et égaux en droit ! Du jamais vu à l'époque ! Qu'importe l'euphorie coupable qui s'ensuivit, le peuple avait tant attendu ce jour depuis les origines de l'humanité ! Et puis que pèsent quelques aristos emperruqués dans la balance, d'autant qu'on n'y posait que la tête ! Ah, ah ! Que je suis espiègle ! Pardonnez-moi, Georges, votre aïeule en fut.

- Laissez, ma bonne, elle n'aurait de toute façon pas vécu jusqu'ici. Mais la confiture de la démocratie - ça vient du grec, le savez-vous - la confiture jetée comme ça au bas peuple, c'est plutôt du salpêtre et ça explose. Quand un jeune tyran ne s'arrange pas pour prendre la place du géronte qu'on a décapité sous les hourras ! L'histoire est jonchée de bons sentiments piétinés par les hordes populaires. L'ordre revient vite et avec lui, dans ses bottes de fer brillamment astiquées, la Connerie. Je vous le dis !

- Vous êtes d'un pessimisme noir ce soir, quel était donc l'horoscope du Sagittaire ce tantôt ? Demandez le Parisien à Conchita.


Dix mois passent

- Georges ? Que disent les nouvelles sur ces braves Irakiens qu'on voit enfin sourire malgré l'océan de gravats ? Ont-ils un parlement comme Franks le leur avait promis ? Si je n'avais l'ouvrage à finir chez Adèle, je ferais un saut là-bas pour partager la joie de la liberté avec ces foules avides de bonheur. J'en meurs d'envie ! Quelle ivresse ! Et cette immense reconstruction à neuf !

- Je ne vous suffis plus alors ! Ou devrais-je venir moi-aussi ? Si seulement il restait un hôtel convenable, mais à moins de descendre dans un caravansérail empuanti, il n'est lieu qui tienne debout pour nous accueillir. Vous rêvez, comme chaque fois ! Mais dites-moi, chérie, dans quelle partie du pays souhaitez-vous approcher les vapeurs de la liesse orientale, depuis qu'il s'est divisé en deux.

- Que me contez-vous là ? Franks ne peut laisser faire un chose pareille.

- L'assemblée constituante a décidé de répartir l'espace et les richesses entre les Sunnites qui garderont Bagdad comme capitale, et les Chiites qui feront de Karbala la leur. Les minorités sont priées de s'insérer dans ces sous-ensembles et n'ont aucun recours puisqu'en minorité à la Chambre ! Mais grâce à Franks, les Chaldéens et les Juifs vivront en paix, quoiqu'il n'ait pas été possible de faire retirer la mention de leur religion sur les nouvelles cartes d'identité. Un reporter allemand dit même sur Arte que certains quartiers en centre ville leur sont recommandés et leur installation facilitée aussitôt que les ruines en seront relevées. Pour cela la Constituante attend des fonds internationaux provenant des pays professant les mêmes religions que ces peuples exogènes. Ils ont dit "exogènes", ma chère. Avec un G comme ghetto ! Cela vous pertube-t'il ?

- Georges, c'est inouï comme les gens ont le don de gâcher le meilleur en composant avec les haines anciennes au lieu de bâtir ensemble en regardant tous dans la même direction. Je suis triste.

- Vous parlez de scoutisme, ne vous abandonnez pas à l'amertume, je vous avais prévenu que la démocratie pouvait être aussi un poison pour les peuples qui débutent. Et quand les Alliés auront quitté le pays dans un an, dans deux ans, ce sera le grand règlement de comptes, les pogroms et l'épuration ethnique. C'est dans la nature humaine, l'horreur !

- Ne dites pas de telles énormités sinon je vais tourner de l'oeil et ne pouvoir aller au club. Il y a sûrement un moyen d'éviter ça. Il faut créer des écoles de démocratie partout. C'est ça ! Je vais en parler aux filles, nous allons monter une pétition. Signerez-vous, Georges ?

- Des deux mains !

- Je vous sais ambidextre, grand fou !

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