19 déc. 2004

Le paradoxe de Locke

(Paru dans le numero 101 de la version imprimée)


Le 4 juillet 1776, les colons anglais d’Amérique, lassés du mépris dans lequel les tenait le Parlement de Londres et fatigués de taxes et droits indûs que la métropole exsangue leur imposait, déclarèrent l’indépendance des treize colonies.

Appliquant les principes modernes développés par le philosophe cromwellien Locke, la déclaration affirmait l’égalité de tous les hommes, le droit inaliénable à la vie, à la liberté et au bonheur et fondait le gouvernement du pays sur le consentement de ses gouvernés. La déclaration légitimait l’insurrection dès que les droits fondamentaux étaient violés. Comme on le voit certaines idées étaient déjà dans l’air du temps. Cela n’empêcha pas Louis XVI d’apporter son appui le plus officiel à la cause par le traité de Paris qu’il signa le 6 février 1778.

Qui était donc ce Locke qui put s’enorguellir au ciel d’avoir conçu sur terre deux révolutions sur trois de sa simple plume ?


John pour sa maman, naquit à Wrington sous Charles Ier, au mois d’août 1632. Il grandira sous la Révolution anglaise (1642-1649) ce qui sans doute lui ouvrit tôt l’esprit, son père étant dans l’armée du Parlement, les républicains.
Philosophe, humaniste, médecin et scientifique expérimental du courant cartésien, John Locke est resté dans les mémoires pour sa philosophie politique qui influencera les Lumières du siècle français. C’est dur de savoir que la lumière captée en France et grâce à laquelle l’âme de la nation survit encore aujourd’hui – on n’a plus que ça - dans les yeux de ses admirateurs, provient en fait de la perfide Albion.
Même si on ne peut tout à fait détacher le concept d’organisation politique du reste de sa recherche, on se limitera quand même à ce chapitre, après un petit chapeau d’auto-dérision. L’humour c’est british.

« Il n'y a rien de plus certain que nos intuitions sensibles, dans lesquelles notre idée nous présente la chose même. Nos démonstrations sont plus riches, mais elles enchaînent plusieurs intuitions, ce qui les rend résolument fragiles. Les objets, enfin, nous frappent d'idées reçues passivement, les idées de la connaissance sensitive, qui sont indubitables. Au total, la science repose tout entière sur la démonstration ; cependant la connaissance la plus sûre, mais la moins susceptible d'extension, est celle que reçoivent passivement nos sens. »

Sa politique fondée en nature : les hommes ont une liberté réelle, qu'exprime le pouvoir de leur entendement lorsqu'il est heureusement dirigé; toute la morale consiste en une juste limitation de nos inévitables passions. Locke a mis en valeur ce qu'il nomme le malaise, cet état où nous sentons un manque, où nous souffrons d'une absence, que le désir cherche à combler. Tout notre effort vise à dissiper ce malaise, mais il nous procure souvent plus de peine que de plaisir. La morale et l'éducation nous enseignent une modération et une contention où nous découvrons le véritable plaisir. Ordonnée au bonheur plutôt qu'à la règle morale, l'éthique de Locke est cependant soucieuse de la loi naturelle, semblable à celle de Dieu, qu'il faut entendre si l'on veut éviter les troubles et les désagréments de l'existence.
Cet homme libre, aspirant au bonheur, est l'homme de l'état de nature. Dans son premier Traité sur le gouvernement, Locke réfute la monarchie absolue, qui justifiait la toute puissance royale par celle, qu'il croyait naturelle, du père sur ses enfants. Mais, pour Locke, l'autorité politique ne saurait reproduire l'autorité paternelle, puisqu'il se place dans l'hypothèse d'un état de nature tel qu'aucun trait de notre vie civile n'y existe encore. Les hommes y possèdent assurément une vie qui leur est propre, et ils ont le droit et le devoir de la conserver. Comment renonceraient-ils à ce droit et à ce devoir en remettant leur existence entre les mains d'un homme? Aucun esclavage n'est légitime, à moins d'être lui-même le fruit d'un contrat entre le maître et son serviteur. Quant au roi, loin de nourrir ses sujets, il est bien plutôt nourri et entretenu par eux. Locke disqualifie ainsi toute doctrine politique où la souveraineté appartiendrait par nature à un homme providentiel.

C'est dans son second Traité du gouvernement que Locke va construire le nouveau système de la légitimité politique, la société d'assurance mutuelle, celui qui soutiendra, pendant tout le XVIIIe siècle, l'idéologie du contrat social et des droits naturels. Il n'est de pouvoir politique qu'à l'état de société, là où existe un droit de faire des lois à observer sous peine de mort. Ces lois positives ne sont légitimes que si elles reflètent fidèlement les caractéristiques de l'homme à l'état de nature: sa liberté individuelle, son droit à posséder les instruments et les fruits de son travail, son droit à échanger le surplus de sa production, l'égalité qu'il connaît avec ses semblables, la bonté enfin de sa nature, réglée par la loi naturelle.

L'homme naturel est un propriétaire avant la lettre, entouré de sa famille, travailleur et honnête. Pourquoi abandonne-t-il cet état si heureux pour passer contrat avec d'autres et former une société? Il échange, et pour cela il crée, au sein même de l'état de nature, les deux instruments de l'échange que sont la monnaie et la capitalisation des marchandises. Les valeurs d'usage sont devenues naturellement des valeurs d'échange. Par suite des hasards des récoltes successives, ou par effet de la paresse et du mauvais vouloir de certains, les propriétés se modifient. Certaines croissent, d'autres s'amenuisent ou disparaissent.
Naturellement égaux devant le droit, les hommes deviennent insensiblement inégaux devant la fortune. Locke se fait le théoricien d'une accumulation primitive du capital qui crée deux classes inégales, celle des propriétaires et celle des producteurs privés de moyens de production, voués à vendre ce qui leur reste, leur force productive. Cette inégalité engendre un danger, celui de la guerre entre les hommes. Il faut donc réactiver par les lois et la menace du châtiment l'égalité naturelle, protéger par une «société d'assurance mutuelle» la grande majorité des individus contre ceux qui les contestent. Ainsi naît la société politique, fondée sur le contrat librement consenti et tacitement accepté par ceux-là même qui ne l'auraient point voulu.

Fondateur de la conception moderne du droit, Locke se tient donc à mi-chemin de Hobbes et de Rousseau. Contre le premier, inventeur du lycanthrope, il refuse que l'instinct qui pousse les hommes à quitter l'état de nature soit la peur, et que le contrat qui les lie soit celui où l'on remet tous ses pouvoirs aux mains d'un seul. Il affirme le droit à l'insurrection: si un maître offense les lois et porte atteinte aux droits naturels, il est juste de briser le contrat et de revenir à l'état de liberté naturelle.

Contre ce qui sera la pensée fondamentale de Rousseau, Locke fait de l'individu et de sa volonté particulière, de son droit inaliénable à la propriété et à l'échange, le fondement de la souveraineté. Le bon sauvage est sans doute un fainéant.
La pensée politique de Locke constitue ainsi le fondement théorique du marché mondial, tel que le capitalisme le crée. Et dans le même mouvement, elle crée la notion moderne du droit, non plus fondé sur l'autorité positive, mais sur des qualités universelles des hommes. Il s'en déduit bien évidemment une universelle tolérance, qui correspond à la liberté de penser propre à chacun dans son état de nature. Entre la loi naturelle – qui vaut pour tous – et l'égalité des consciences jugées par Dieu, seul s'instaure une harmonie que le législateur doit respecter. Mais cette universalité a toujours, comme son remords, le défaut d'être menacée par les inégalités économiques qu'elle fonde et cherche à corriger par l'exercice de la liberté.

Le concept est-il exportable au Moyen Orient ? C’est la question que se posent aujourd’hui les gens qui pensent aux Etats-Unis. Pendant deux cents ans, les gouvernements de Washington se sont bien gardés de faire appliquer la Déclaration d’indépendance à leurs portes, en Amérique latine. Pas mûrs les Chicanos et autres Caraïbes vaudous ! Mais un gosse de riche s’est mis dans le crâne de le faire en Irak.

Postscriptum : la philosophie de John Locke se pénètre plus facilement en buvant du thé.

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