20 déc. 2004

Le sentier douanier de Quetta


(une dépêche non datée de notre correspondant Hubert de Fontgalland tombée dans la boîte ce matin)

Au bas de l'Auvergne se dresse sur un plateau venté où des vaches tout-temps ont remplacé les aurochs, la Croix des Trois Evêques, au juste point de convergence des diocèses autrefois fameux de Rodez, Mende et Chaint-Flour. Ils ont la même en Perse, sauf que ce n'est pas une croix, mais une pierre plantée, signe érigé que nous avons aussi en Auvergne en un lieu pareillement dit ! Fouchtre oui !

Ici, au coin sud-ouest de l'Afghanistan où le vent mugit dès que le soleil embrase la roche pourpre des canyons abyssaux, le paysage est aussi désolé que chez nous, mais sans les conifères nains, ni la A75 rutilante. Torride en été, toundraïque en hiver, le climat n'est pas le pire même si les chameaux portent ici une épaisse fourrure huilée, une laine naturellement suiffée dont on faisait autrefois les pelisses puantes des cochers ivrognes. L'oeil averti distinguera sous le soleil rasant, quand la poussière retombe, la trace de pistes immémoriales que parcourent ces bactrianes bâtés, et conviendra que ce ne sont point des pistes à mobylette (suivez mon regard, d'ailleurs il n'y voit plus rien). Et pourtant !

Abandonné par mon guide au poste frontière où je balance entre le lait de chèvre fermenté et le thé d'orties, je vous écris des confins de l'Iran, de l'Afghanistan et du Balouchistan, confins oubliés d'Allah puisqu'on y rit , qu'on y chante, et qu'on y boit comm' des trous ... le bourbon qu'apportent les bérets verts américains sur la trace de vous-savez-qui. Le pays est dessiné comme une ratière, à ceci près qu'il suffit de payer pour faire basculer la trappe lestée, et d'en sortir. Des milliers de combattants arabes ont quitté le pays rêvé des Talibans Perdus par cette porte, après que les prix de charters aient été négociés sur place entre les émigrants et les passeurs indispensables, ceux qui connaissent les champs de mines.

Les Forces très spéciales qui chassent qui-vous-savez (je me méfie du réseau Echelon qui lit à travers les enveloppes, m'a-t'on dit un jour à Langley), les OPS donc, ont mis un an pour lire la carte et comprendre enfin par où passait la caravane sans que les chiens n'aboient. Mais comme disent les Sioux enrôlés dans les Forces Spéciales, la piste est froide. Qui pis est, les déclarations de belligérance de l'Administration Bush-Cheney (c'est l'histoire de l'Axe du Mal recommencée) ont eu raison des réticences de l'Iran chiite envers les fuyards d'al Qaïda, et il est à parier qu'on se tâte à Téhéran sur la constitution ou non d'unités supplétives au cas où. Après tout, ces jeunes gens ont de l'expérience, de la discipline et de la motivation; c'est parfait comme légion étrangère. Les Iraniens engageront-ils de telles unités un jour prochain en Irak ? Mon voisin anglais de Reuters, abandonné comme moi par un guide balouche auquel il se refusait, me confirme qu'ils sont déjà entrés au Kurdistan avec des mortiers de 120. La roue tourne, mais pas le moyeu, comme disait Zarathoustra, un vieux sage du coin.

(Hubert de Fontgallant)

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