4 janv. 2005

Sciure philosophique

Au programme de nos cours de rattrapage Zen-in-the-World-à-la-Portée-de-Tous, voici le mandarin béat, suivi des dieux enfuis.

La pêche à la sérénité

Il faut de l’eau, beaucoup d’eau, puisque à la chute qui gronde en fond de plan s’ajoute l’étang bruissant voire le lac miroitant dans lequel elle sombre. Prenez ensuite une longue canne en bambou fin (certains plus maniaques le fendent) qui vous servira à dessiner des figures éphémères à la surface de l’onde. C’est la base de l’hypnose nécessaire mais remisez-la pour l’instant. Attachez-vous plutôt à réunir une large quantité de nénuphars, le bleu leur va bien, le mauve comme le fuchsia clair sont acceptés. A une chose près, vous êtes sur le point de vous abandonner aux prémices de la sérénité : il vous manque le mouron. Pour les oiseaux qui vont devoir siffloter à la cime du frêne blanc au tronc duquel vous vous appuierez. Délacez maintenant vos chaussures et négligemment tapotez la surface du lac de votre bambou. Observez le manège des insectes. Ne pêchez pas ! La pêche est mère d’anxiété car le reflet du ciel comme un écran opaque vous cache ce monde inférieur qui résonne de tous les assassinats muets auxquels la gent piscineuse se livre. Attendez. Attendez.

Vous vous assoupirez bientôt, jusqu’à ce que la musique lointaine d’une flûte de pan qui se rapproche, vous préviendra de l’arrivée imminente de la barque. Vous la devinez déjà au travers des ramures basses des saules, elle est rouge semble-t’il, tirée à l’aviron par un jeune paysan robuste au torse brun qui se dissimule sous le grand chapeau conique. Oui, je la vois. Elle, sur la banquette du fond, le sourire d’Ophélie noyé sous des accroche-cœurs bleu-noirs, elle, dans une robe bleu-pâle au revers parme, elle, penchée sur un bord, abandonnée à l’erre, elle raye d’un long doigt gracieux la surface du lac, savourant le bonheur de se savoir à l’instant la plus belle de toutes.
Lui, à cheval tout petit sur le banc de nage, il regarde dans ma direction sans me voir. Il s’applique calmement à bien poser ses doigts, et varie la force du morceau à mesure qu’il capture les respons des colibris chahuteurs qui lui disputent le refrain. Il n’en rit pas, il s’applique, ses yeux sont blancs, les aveugles sont gais. Les belles d’aujourd’hui crèvent les yeux de leurs flûtistes pour les améliorer d’une part et se promener nues de l’autre. C’est zen.
Eventé sous la feuille de bananier par un Nubien loué dès la veille chez Manpower, vous vous enivrez de calme et quiétude aux cisaillements mouillés de la pelle d’aviron qui s’éloignent. Puis retirant de votre manche large un recueil triste de Baudelaire que vous relisez à voix basse, vous vous abandonnez à votre tour aux charmes de l’instant, accompagné par les murmures de l’eau. La sérénité, c’est éphémère et en sus.
Le Zen n’est qu’une question de volonté.

Les avez-vous vus, Monsieur Spok ?

A la réflexion ils pourraient bien exister dans quelque monde supra-parallèle et ne seraient pas le produit des terreurs génétiques qui depuis l’aube du monde préviennent l’homme d’un destin aussi sûr que fatal. Mais il faudrait accepter la thèse un peu janséniste qu’ils n’ont pas de prise sur les événements de notre monde d’en-bas, étrangers aux malheurs qui ravagent la planète, à partir de quoi ils obtiendraient notre absolution, sauf sur le point de conviction qui laisse accroire qu’en réalité ils s’en foutent !
Voyez dans quel état l’homme a laissé dépérir les temples qui les honoraient. Parcourez leur pays, partagez sa misère, anéantissez le jugement que vous portez sur l’espèce humaine au spectacle désolé des colonnes abattues, des chapiteaux brisés, autels souillés de graffitis insanes. Acceptez alors que s’ils existent encore - ils étaient là avant et continueront à jamais - nous ne les intéressons plus. Déçus de nous, ils se sont occupés ailleurs. Peut-être un autre monde a-t’il les faveurs de leur intérêt, et souffrent-ils en leur chair divine par compassion à des maux extraterrestres.
Pour sûr ils nous ont abandonnés et peut-être depuis longtemps. La civilisation de l’esprit semble immobilisée dans son progrès aussitôt que nous nous sommes éloignés de la philosophie grecque. Certes nous, les Barbares, avons dompté l’énergie et par elle la nature en grande part et en recevons l’admiration du monde. Les gens s’entre-tuent pour vivre comme nous. Mais, diables, nous avons laissé la sagesse à la traîne, ou entre des mains inexpertes qui en ont fait des Codes, pour courir après des chimères exogènes et défendues, qui menaceront bientôt toute l’espèce.
Si Denis Papin avait existé à l’époque d’Aristote et si son karma l’avait obligé à faire bouillir la marmite comme il le fit si bien plus tard, peut-être aurions-nous connu le progrès matériel en même temps que le progrès intellectuel. Et les dieux seraient restés nos amis, nos protecteurs, nos juges, et la première matière de nos rêves enchantés. Las !

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