10 janv. 2005

Tartare au Désert

Berg. Hommage.

 

Certains vieux abonnés ont reconnu l'oiseau à son plumage, quand nous avions publié les tranches de vie de cet être d'exception au tout début de Steppique Hebdo, il y a longtemps ! Ils n'en firent jamais douteux usage. Je les en remercie.
La vie est comme un grand huit de foire, certains le présupposent, d'autres s'en foutent, mais le toboggan final ne se redresse pas, c'est finalement court, tu te crashes, le ticket troué encore à la main. D'aucuns remplissent leur vie comme une outre, à craquer, d'autres se satisfont des "travaux et des jours" et glissent en souplesse vers leur destin comme des ombres déjà puis filent à l'anglaise. Berg ne fut ni l'un ni l'autre, il n'accumula pas à se noyer les dents du fond, ne se résigna pas non plus aux règles ectoplasmiques du transit amorti. S’il eut grand appétit, il fut et reste génétiquement généreux, cumulant les fruits de diverses circonstances pour immédiatement les partager. Il emplit sa vie à ras bord très naturellement jour après jour, sans trop peser sur les autres, c'était un aimant d’aventures et d'histoires. C'est bien à cause de ça que je le connais si bien et que je vous en parle.

!!!

Un matin, mais était-ce vraiment le matin, midi, ou quatre heures, il me confia le souci qui le taraudait depuis son réveil.
- « Nous ne serons jamais heureux, nous sommes du siècle précédent, du dix-neuvième, et l'on a déjà passé la moitié du vingtième. Je ne peux pas jouer ni entendre Debussy ou Bartok, j’aime Saint Saëns - Berg était un pianiste domestique agréable, et virtuose dès que l'auditoire avait bu et qu'il s'était freiné – les Assonants, je ne les comprends pas. Sais-tu, nous connaissons à fond la comédie humaine de Balzac parce que l'époque moderne hésite encore aux portes de Rodez et que les bourgeois qui résistent au rempart sont des caricatures à la Daumier, mais Conforama aura le dessus. Nous nous repaissons de textes antiques, de poésies du Moyen Age, des pensées de la Renaissance, des grands principes de l'époque classique, et moins déjà des Lumières puisque les Frères nous interdirent Voltaire en lecture libre ... Nous ne lisons Rousseau que pour y chercher des anecdotes croustillantes ... Et puis Victor Hugo, la diarrhée de la Légende des Siècles, « l’oeil était dans la tombe et regardait Barbie ». Nous ne fréquentons que les livres des morts ! Nous sommes quelque part déjà morts. Tous les buveurs de Vittel nous souhaitent morts ».

!!!

A l'entendre à nouveau me parler derrière son nez, je conviens avec lui que nous ne prenions pas notre part (modeste) dans le siècle, sauf quelques illuminations ferventes à des occasions très marquées comme les retraites religieuses. Le reste de nos urbanités était réservé au clan, en Angleterre on aurait fait un club, pour lequel nous nous serions fait couper en morceaux. Le clan des loups inétanchés. Ce décalage que nous ne cultivions pas une minute tant il était naturel, s'est accentué en arrivant à l'âge d'homme, beaucoup de nos prochains nous furent insupportables dans leurs jeunes arrogances, leurs raisonnements "modés", leurs fréquentations ancillaires ou leur assoupissement aux dames (d’échiquier). Aujourd’hui je l’avoue, des vertus que nous avait inculquées l'Institution Saint Joseph nous avions fait l'impasse sur la charité. A tort ! "Avez-vous pêché contre la charité ?" demandait le confesseur, "il n'y a que cela d'important". Hélas !

!!!

En ce joli mois de mai "1917" où les thuriféraires stupides et subventionnés d'un prolétariat intraitable et motorisé prennent le pas sur les tenants de l'ordre cher et mou, je mesure le décalage qui nous sépare avec Berg de la connerie généralisée qui s'exprime depuis la rue jusqu'au plus profond des divans du pouvoir, dans un siècle décidément pas si nouveau. Nous, malheureux qui avons toujours autant de mal à la charité et au pardon des cons, nous restons bloqués sur les principes fondateurs des Etats antiques, démocratiques ou romantiques, en infatigables contempteurs des avidités modernes qui ne s'apaiseront que lorsque saillira l'os raclé de la nation morte laissée au vautour dandinant. Les vociférations partisanes entendues dans la patrie de la moutarde ce dimanche 18 mai ont quelque chose de pitoyable, littéralement, et l’on comprend dès lors que ces citoyens-là se « retirent » le plus tôt possible. Il faudrait les y inciter par tous moyens à convenance à commencer par leur naturalisation dans la Présipauté de Grosland, et l’interdiction comme en Chine de la double nationalité. Vive l’immigration à Grosland, à défaut des Kerguelen qui ne sont toujours pas équipées pour ces indispensables bannissements. Passé le premier choc des retournements démographiques qui sous-tendent tout ce chahut, la vérité n’est-elle pas finalement dans l’immigration ?

!!!

Berg immergé dans une des plus belles villes gallo-romaines de France baigne dans le melting pot franco-sarrasin et subodore que les Maures ont eu la patience d'attendre que Charles Martel soit bien refroidi pour prendre leur revanche et investir la place. Nos murs se sont tellement effrités qu'ils congédièrent même leurs trompettes, les portes de la ville étaient en roseau tressé et baillaient au moindre sirocco. « Viens chez moi, y a de quoi ! » et les colonies autrefois grecques puis romaines, puis romanes ont été investies en silence et sont aujourd'hui méconnaissables. C'est pour lui une distance supplémentaire entre le réel quotidien auquel il s’affronte depuis quarante ans et l'acquit formateur déjà ancien, rien ne l'y a préparé : il n'y avait nulle part cours d'arabe en Aveyron dans les années cinquante. Peut-être n'est-il pas trop tard, nos grands aïeux surent bien apprendre le goth. Mais brasser ensemble la civilisation romaine et les us et coutumes maghrébins peut être déroutant si l'on ne s’est ouvert l’esprit qu’avec du Sénèque, Aristote, Socrate, Platon et trop d'autres. Si en plus les colons nouveaux décrétaient un jour prochain que la France est terre de mission islamique, il faudrait absoudre ceux qui à défaut de pouvoir porter lourd écu et rapière - on a mal au dos quand l'âge avance - se commettraient dans des votes réputés obscènes lors de scrutins prétendant remodeler la république. Par cuistrerie j’appelle Istanboul, la Porte, et compte bien y croiser Charles XII si j’y refais un saut. Il est dommage qu’elle ait disparu car c’est pour moi de sa lointaine explosion que proviennent ces marées migrantes de malheureux. Le califat était malgré tout structurant et la différence des civilisations ainsi bien marquée. Mais à y regarder de près ne se serait-il pas transporté à Paris, avec les loukoums et le sérail ? Les Ottomans qui nous ont circonvenus à défaut de nous circoncire ont finalement pris le pouvoir pour gouverner à leur habitude, couchés. On répugne à actionner les Janissaires-SS pour défendre les lois quand les serviteurs de l’Etat traités avec égards et écus sonnants se lèvent en masse pour dépecer la société qu’ils devraient servir. Ces forces de l’ordre n’en sont d’ailleurs plus depuis qu’elles participent d’abord au concours général des prébendes, et ont laissé au rayon des antiquités la défense de la république. Au-delà de la fonction publique, par tout le pays, les gueux qui s’activent sont taxés aujourd’hui plus fort encore que sous l’Ancien Régime. Nul ne semble capable de tenir contre le «mécontentement syndical» qui prend chaque jour un peu plus les attributs d’un putsch rampant.

!!!

La mollesse impavide des gouvernements français depuis la Libération laisse accroire que la nation a été transfusée au sang de navet. Fort avec les faibles, faible avec les forts c’est la devise. Le pays qui a perdu âme et honneur dans la débâcle de 40, deux millions de prisonniers, dès que l'Allemand fut chassé par nos alliés qu’on débine aujourd’hui, s'est vautré et se vautre toujours avec délice dans la revendication, "l'avancée sociale", les avantages acquis, le "tous pour moi", la Solidarité et l’ultime slogan « les riches paieront » qui a remplacé « l’Allemagne paiera » de la IIIè République. Travailler c'est pour les sots ! Il vaudrait mieux dire « les Arabes paieront ».
Aux commandes de l'Etat, on navigue à vue, de scrutin en scrutin, la démocratie immédiate étant parait-il le parangon des systèmes politiques sur terre. Le compromis veule et myope, le consensus tiède, l'abaissement des mœurs, font rage, et comme il ne sont pas naturels à l'homme de pouvoir, les différents à l'évidence persistant se règlent hors du champ politique ouvert, hors du champ d'honneur si l'on veut bien appeler comme ça les derniers salons où l'on cause entre « savants ». C'est le règne de la cabale (Baudis est en train d’y passer), la guerre des coteries, la concussion notoire et légalisée, le gouvernement réel opaque, l'ultima ratio gérée par des "services". Le président Le Floch à qui le juge demandait des noms a refusé au motif simple qu'il voulait rester vivant, ce que n'a pas contesté une minute le juge. C'est grave et inaperçu à la fois.

!!!

De tous les grands principes organisateurs et généreux qui présidèrent à la création des Etats dits modernes au XIXè siècle, il ne reste presque rien, hormis les discours de préaux ou de congrès, prière de ne pas gratter les textes ! L'Etat qui s'est répandu inutilement dans des fonctions exogènes s'est affaibli durablement comme un truie qui aurait gonflé à ne pouvoir plus se lever sur ces quatre courtes pattes, au point que la nation divisée en mille strates corporatives s'en dispute les mamelles et celles-ci taries, les dévore sans vergogne et sans nulle projection au futur. La France bâfre et a décidé de tout bouffer jusqu'à la dernière tétine. Que les suivants se débrouillent, le Déluge les sauvera.

!!!

A Berg mon ami, je dis qu'il ne faut pas craindre l’avenir puisqu’il nous a dépassé et reste maintenant hors de notre atteinte, mais garder le sourire de l’espoir. Les hordes gonflées à la luzerne qui présentement vivent en France finiront par s'éteindre d’après les lois de l’espèce qui font que les organes vitaux ne grandissent pas aussi vite que la carcasse en constante progression qu’ils sont censés servir. Le colosse moderne n’a pas de pieds d’argile, mais toute la triperie cérébrale congestionnée. Déjà ce peuple ne se reproduit pratiquement plus. Il emportera avec lui dans trente, cinquante ou cent ans tout le trésor des bêtises accumulées et disparaîtra comme il advint des néandertaliens, en silence. Nous, Berg, nous serons toujours là, en esprit bien sûr, pour accueillir les hordes neuves. Viendront dans ce plus beau pays du monde que Dieu a placé tout à la fin de la quête du Graal, de nouvelles bannières steppiques qui, émerveillées de leur aboutissement, voudront suer sang et eau pour organiser au mieux l'espace et leurs relations. Ils retrouveront les textes fondateurs que nous aurons laissé en évidence sur les rayons des bibliothèques avant que de tirer notre révérence charnelle, et puisqu'ils n'auront pas atteint le haut degré de connaissances dont les hordes présentes se prévalent en fatuité, ils les liront attentivement et goûteront les joies de la logique, de la morale et du nouveau coran. L'histoire dont nous aurons préservé les annales leur dira ce qu'il ne faut surtout pas faire :


(1) Elever tout un chacun au rang de dieu
(2) Regarder Dieu en face.

Bonne nuit, Berg, soyons fiers de n’être que de la poussière d'étoiles.


(paru le 22 mai 2003 dans la version imprimée (SH45)


Aucun commentaire:

Archives steppiques