6 janv. 2005

Zen in The World commença par la fin

C'est le 6 août 2002 que naquit la série Zen. Voici en avant-première du reprint ...

MOURIR A VERA CRUZ

Vous êtes-vous posé la question de votre ultime demeure ? Sans doute.
Les uns rêvent de mausolée et s'appliquent à leur épitaphe, d'autres préfèrent les fosses conventuelles avec une belle pierre monolithique, certains se voient réduits dans un vase que les survivants emporteraient partout en voyage - ceux-là finissent régulièrement dans les rosiers - et quelques excentriques choisissent les arbres comme les Indiens. Beaucoup craignent de n'avoir point le choix. Mais c'est sans importance.
Par contre vous êtes-vous demandé d'où vous souhaiteriez prendre la barque céleste ? Jamais ! Pourtant c'est matière d'importance, il ne faut pas confier cela aux professionnels de la profession.
C'est la culture de la sérénité.

Il faut d'abord une vue dégagée, pour prendre l'élan. Plus l'horizon est distant, meilleur sera le décollage, et s'il est bordé par la mer, matrice d'où l'espèce s'est affranchie aux origines de l'évolution, alors c'est déjà le paradis. Les bords sud du Larzac sont à privilégier, mais si vous craignez la neige et les loups en hiver, et les braillards en été, il est des collines comme la Séranne, Bel Air, le pic saint-Loup qui sont bien aussi.

Dans votre environnement intime il faut mettre de la beauté. La beauté apaise. Sachez faire la différence avec la joliesse qui n'est qu'un facteur de décor. La beauté se reconnaît au premier coup d'oeil surtout s'il s'agit d'une personne. On décèle la grâce, le silence, la patience et le profil de la pure beauté. Ce ne peut être décrit mais ressenti, admiré. Si l'on parle du beau sexe, les meilleurs spécimens viennent de Vera Cruz au Mexique, peau de soie mâte, nez faiblement aquilin, yeux mayas, bouche droite un peu charnue, bassin lourd, jambes moulées et genoux saillants. La cour du roi d'Espagne se les arrachait. Elles ont donné à la race espagnole la noblesse de port à laquelle les Wisigoths ne purent jamais atteindre.
Choisissez des objets qui vous plaisent et disposez-les dans le cockpit, mettez des fleurs partout, abondamment, dans les couleurs vanille, bleu tendre, jaune. Evitez le rose, c'est très commun, le rouge agresse. Par trop d'asparagus, l'évocation de la jungle peut angoisser.

Mais la vue n'est qu'un sens et peut-être sera-t' il le premier éteint. Prenez soin de l'ouïe et baignez-vous de musique classique. Bien sûr si la Veracrucienne était pianiste en plus ce serait le nirvana et vous finiriez par regretter de partir ! Qu'elle se contente de retourner la pile du phono ! Il faut choisir les morceaux amples, lisibles, Chopin, Schubert, Litz, Mozart mais pas Claydermann ! Le volume est difficile à régler, il ne faut pas tendre l'oreille mais on doit pouvoir écouter aussi les oiseaux. Mettrons-nous des serins en cage, ou des chardonnerets ? Un seul peut-être afin qu'il ne se dispute. Et décrochez ou détruisez même, le téléphone. Vous devez pour se faire avoir réglé les affaires dans lesquelles vous vous jugez indispensables, elles ne doivent pas être nombreuses sinon vous n'en aurez jamais fini. Dites-vous qu'on défera à convenance après vous ce que vous avez cru devoir nouer finalement. Ne soyez en rien exigeant mais ne vous laissez pas envahir. Laissez les importuns au seuil de votre porte, exigez des fleurs pour embaumer la cuisine commune où vous leur ferez offrir une légère collation. Ainsi vous aurez la parure du dernier carrosse.

Tenez loin de vous la famille. Les jérémiades des affligés vous déconcerteront, il faut les comprendre, ils pleurent aussi sur eux et le destin universel de la roue qui tourne qui va les frapper à leur tour. Ils pourraient vous distraire au dernier moment et vous faire rater le point fixe en bout de piste. Qu'on les réunisse au salon avec des bonbons, des brioches et du café-au-lait. Une exception, les tout petits enfants; en ces instants, ils sont sages et décoratifs.
Sans doute est-il indiqué de fumer sa dernière pipe interdite, et dans la lumière du jour qui baisse déjà, face à l'horizon bleu marine de la piste de rêve, il est temps de se cramponner aux bras du fauteuil-relax, les pieds calés sur le palonnier, pour encaisser les "G" du décollage, et virer vers l'Ouest à la poursuite du Soleil.
Bye, bye !


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