24 févr. 2005

Pourquoi les USA ont-ils besoin de l'Europe

par Mark Leonard
du Centre for European Reform
avec la permission attendue de Time Magazine ou de l'auteur.

Pour la première fois depuis cinquante ans, ce sont les Etats Unis qui ont besoin de l'aide de l'Europe, plutôt que dans l’autre sens. Les Américains réalisent que, sans la diplomatie européenne, l’argent et la manière douce européenne, la marche vers la Liberté serait beaucoup plus hésitante. À Kiev, Sarajevo, à Ankara, Ramallah et même Téhéran, l'Union européenne a un impact plus constructif que les Etats Unis bien que le pouvoir de transformation de l’UE ait son image souvent brouillée par ses faiblesses.

L'Union ne change pas les pays en menaçant de les envahir. Sa plus grande menace n'est pas d’intervenir mais de retirer sa main amicale et plus particulièrement toute perspective d'adhésion future. Pour des pays comme la Bosnie, la Turquie et l'Ukraine, la chose pire que de devoir traiter avec la bureaucratie bruxelloise est de ne pouvoir traiter avec elle du tout. L'adhésion à l’Union est un aimant si puissant que les pays améliorent leurs systèmes légaux, juridiques et politiques uniquement pour la rejoindre. L’Union européenne et les Etats-Unis affrontent les mêmes menaces - trafic de drogue, grands flux migratoires, réseaux criminels internationaux, terrorisme - mais leurs réponses ne pourraient pas être plus différentes.

Les Etats Unis ont envoyé à des troupes dans les pays voisins plus de quinze fois au cours des cinquante dernières années, mais bon nombre d'entre eux -- de Haïti jusqu’à la Colombie -- ont à peine changé; ils trébuchent de crise en crise, appelant chaque fois le retour chez eux de nouvelles troupes américaines.
Parfois, la force militaire est certes la juste et seule solution. Aux Balkans, par exemple, les Etats Unis, avec le soutien du conseil de sécurité des Nations Unies, ont mené les attaques aériennes de l'Otan pour protéger la population musulmane tandis que l'Europe se rongeait les sens. Mais les Européens ont payé assez cher pour savoir que les engagements politique et économique peuvent être un agent plus puissant et plus durable du changement. De nos jours aux Balkans, c'est la perspective de l'adhésion à l’UE qui conduit la transformation politique et sociale.

Au delà des 450 millions de citoyens qui vivent déjà dans l'UE, il y a encore 1300 millions de personnes dans environ quatre-vingt pays liés à l'UE par le commerce, la finance, l'investissement étranger et l'aide. Presque un tiers de la population du monde habite dans l'Eurosphère, la zone d’influence de l’UE.
L'arme secrète de l’Union européenne, c’est la Loi.

Les Etats Unis peuvent bien avoir changé le régime en Afghanistan, mais c’est l’UE qui par exemple change toute la société polonaise, ses politiques économiques, ses lois de propriété, son traitement des minorités. Chaque pays qui rejoint l'UE doit absorber 80.000 pages de nouvelles lois sur tout, des droits pour les Gays à la sûreté alimentaire. Une fois inscrit dans l'Eurosphère, ses pays sont changés pour toujours - et ne veulent jamais en sortir.

Les Etats Unis peuvent imposer leur volonté presque n'importe où dans le monde, mais dès qu’ils tournent le dos, leur pouvoir s'affaiblit. Les élections en Irak et en Afghanistan ne furent rendues possible que par l'ingérence américaine, mais les soupçons du gouvernement américain à l’endroit du droit international et des institutions multilatérales signifient qu'il pourrait être difficile d’y établir durablement les changements démocratiques. Au lendemain de la guerre en Irak, l'Administration a réalisé qu'elle ne pouvait pas changer le monde à elle seule. De même, les Européens ont appris que l’approche « old fashion » des Etats Unis avait du bon pour obtenir l'attention des régimes non démocratiques et préparer ainsi le terrain pour la réforme. Il y a beaucoup de choses que les Etats Unis et l'Union européenne peuvent faire ensemble pour brider les ambitions nucléaires de la Corée du Nord et de l'Iran, pour cimenter encore la relation de la Turquie avec l'Occident, pour combattre les menaces du terrorisme.

Ainsi tandis qu'il voyage en Europe cette semaine, le président George W. Bush pourrait jeter un deuxième coup d'oeil au succès de l’UE. Les pays autour du globe tirent leur inspiration du modèle européen et soignent de cette manière leurs relations de voisinage dans des clubs comme l’Asean, le Mercosur, l'Union africaine et la Ligue arabe. Cet effet régional de dominos redéfinit le concept de puissance. Pendant que ce processus se déroule, je crois que le 21ème siècle sera regardé comme le "nouveau siècle européen" non parce que l'UE gèrera le monde, mais parce que la manière européenne de faire des choses deviendra celle de tout le monde.

Mark Leonard est l'auteur de Why Europe Will Run the 21st Century (à paraître chez Fourth Estate éditeurs)

L'article est bien sûr la bande annonce du livre sous presse. Il faudrait le lire pour faire une critique sérieuse de cette prédiction. On peut déjà remarquer que c'est un Anglais atlantiste qui promeut l'Europe unie au rang d'empire, soft d'accord, mais empire des idées quand même.
Une seconde remarque, en chinois, la France se dit Fa Guo, le Pays de la Loi. Leonard n'est donc pas si loin de nous-autres, Bloody Gauls !

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