12 avr. 2005

Le Sac, le Chat et le Zen

Les dernières manifestations populaires officieuses contre l’hégémonie territoriale et le révisionnisme japonais ont dévoilé à beaucoup l’histoire des massacres de Nankin de 1937, mais il y eut tant de massacres à leur suite en Europe que nos mémoires ne peuvent se charger de ces horreurs supplémentaires. Pourtant le Sac de Nankin, ainsi dénommé pour faire écho sans doute au Sac du Palais d’Eté de Pékin de 1860, fut exemplaire en ce qu’il répondit aux trois unités de la dramaturgie, unité de temps, unité de lieu, unité d’action.
La pièce est « carrée » : six semaines, une ville close, une tragédie monotone.

Flash-back :
Le 28 juillet 1937, le Japon qui tenait déjà la Mandchourie entre en guerre contre la Chine. Le 7 août 1937, Pékin tombe entre les mains des Japonais et le 9 août de violents combats éclatent aux environs de Shanghai où les Chinois réduisent une garnison de fusiliers marins japonais. Les Japonais acheminent alors des renforts par mer qui arrivent le 23 août, suivis par la Xème Armée nippone. Les troupes chinoises refluent laissant 100.000 hommes sur le terrain après des combats très violents accompagnés d'actes de barbarie réciproque. Le 1er décembre 1937, les forces japonaises orientent leur effort vers Nankin, à l'ouest de leurs lignes dans le but de briser le Kuomintang pour remonter plus tard vers le Fleuve Jaune au nord. Simultanément, d'autres troupes nippones descendent de Pékin pour faire la jonction. Nankin est très mal défendue. La ville tombe le 13 décembre 1937. Par cette action les Japonais se saisissent de la capitale de la République de Chine.
Repos ! Vous pouvez fumer.

Le général commandant le corps expéditionnaire de Shanghai, Matsui Iwane, donne alors les ordres nécessaires pour le délassement de sa vaillante infanterie, durement éprouvée par les combats. Nankin sera mise à sac durant plus d’un mois.
Il est pénible d’évoquer les faits réels. Pour donner une faible idée de la démesure, disons que les femmes sont violées et tuées quelque soit leur âge, les bébés détruits de cent façons, les hommes prisonniers ou civils, éventrés ou décapités dans des concours sportifs donnant lieu à pari, tout ceci au milieu de la dévastation systématique de la ville qui est détruite à plus d’un tiers sans aucun bombardement aérien (!). Score : beaucoup de luxations d'épaule chez les bourreaux (authentique), et 200 à 300 000 victimes selon le périmètre que l’on retient, intra muros ou extra muros.
Le récit des atrocités qui arrive jusqu’au Japon et en Europe obligera au rappel de Matsui et du prince Asaka, saint-cyrien (!), tous les deux nommés à leur commandement par l’empereur en personne. Matsui sera mis à la retraite et décoré en 1940. En 1948 le tribunal international le condamnera pour crimes de guerre et le fera pendre en décembre; il a 71 ans. Asaka Yasuhiko, épargné comme toute la famille impériale après la capitulation, bien qu'elle ait été tout à fait au centre du pouvoir et non au-dessus comme une monarchie scandinave par exemple, se fera catholique et mourra dans son lit en 1981 à 93 ans, avec une réputation d’excellent golfeur.

La barbarie extrême du comportement japonais réveillera l’esprit combatif des Chinois et le général Tchang Kai Tchek pourra rétablir pendant le répit atroce que l'envahisseur lui accorde, des positions défensives à l'ouest et au nord de la ville. Le surnombre de l’armée chinoise sera néanmoins amputé par la médiocrité de ses fantassins peu instruits de la chose militaire. Tchang résistera à Tungshan, sur la ligne du chemin de fer Pékin-Shangai, mais son dispositif sera enfoncé par les troupes nipponnes qui convergeront vers lui, du nord, du sud et de l'est. Le 21 mai 1938, l'armée chinoise bat en retraite.
Les Japonais opèrent alors leur jonction sur le Fleuve Jaune et tiennent les provinces du Nord-Est. Puis l'armée japonaise se retourne vers le Sud le long du Yang Tsé Kiang vers Wuchang. Les Chinois ouvrent alors les digues du fleuve, noyant onze villes et quatre mille villages générant de la sorte deux millions de sans-abri, mais stoppent les Japonais. Wuchang est assiégée et tombe le 25 octobre 1938. Canton était déjà tombée le 21. La guerre ne cessera pas pour autant, les troupes nationalistes et les troupes communistes empêcheront le Japon de jouir de ses conquêtes jusqu’au bout. La guerre sera acharnée et s’intègrera dans le paysage plus large de la guerre du Pacifique à laquelle s’invitera l’URSS au Nord dès l'effondrement du Reich. Les armées japonaises cesseront les combats par capitulation de leur empereur le 15 août 1945, sans jamais avoir gagné cette guerre continentale.

Il est un paradoxe troublant : Le degré de l’horreur atteint par les massacres de Nankin exonère les Japonais de toute repentance qui, si elle avait lieu, serait considérée comme une obscénité. C’est trop! Même Tamerlan dans sa stratégie de terreur n’avait atteint pareil niveau. Le Japon d'avant-guerre, en disposant des Chinois comme il n’aurait pas osé disposer de son propre bétail, a fait éclater au grand jour ce que certains considèrent comme une idéologie raciste. Or on sait que ce n’est pas une idéologie, donc condamnable, une parenthèse, donc refermable. Non ! C’est l’esprit du Zen de Guerre. La Chine n’a aucune chance de faire condamner au Japon l’esprit du Zen. Elle y risque la guerre !

Bref rappel.
Le bouddhisme devient une religion d'état au Japon au XVIIè siècle. Instrument dans les mains du pouvoir féodal qui s’en sert pour asservir le peuple, le bouddhisme « importé » va reculer à l'époque Meiji (1868-1912) dès l’annonce du déclin de la féodalité sous la pression populaire qui reviendra au shintoïsme traditionnel. Pour survivre, l’école bouddhique s’intègrera dans l’institution impériale. Le Zen de la Voie du Bouddha va faire place au Zen de la Voie Impériale, l'empereur remplaçant le Bouddha, la loyauté japonaise, le Dharma protecteur du Bouddha, et la nation japonaise, le Sangha ou communauté des Eveillés à la Foi. Les enseignements des écoles zen sont adaptés en conséquence pour se conformer à la nouvelle tradition. "Ne recherchant rien, vous devrez simplement rejeter complètement le corps et l'esprit et ne faire qu'un avec l'empereur."
Le reste du monde alentour allait devenir rapidement une « terre de mission » labourable par la race éduquée. Culte des samouraï et du bushidô - la voie de l’épée mais plus prosaïquement, tuerie ritualisée - étaient intrinsèques au Zen japonais. Ils allaient former l’esprit du soldat impérial jusqu’au désastre de 1945.


Bushidô, la voie de l'épée vers l'Eveil

Dans le Zen, guerre et paix sont identiques et reflètent la gloire du Bouddha, dont le dessein est de soumettre le Mal. Toutes les sectes bouddhiques du Japon ont soutenu à fond la guerre, et ont dépêché leurs « aumôniers » sur tous les fronts. Les ennemis païens du Japon étant par définition mauvais, la guerre contre eux est l'essence même du bouddhisme. "Dans ces hostilités", écrit le maître parlant de la guerre russo-japonaise, "dans lesquelles le Japon n'est entré qu'avec une grande réticence, il ne poursuit aucun but égoïste, mais cherche à soumettre des maux opposés à la civilisation, à la paix et à l'Eveil. La guerre est une étape inévitable vers la réalisation finale de l'Eveil". Ainsi les soldats japonais sont-ils engagés par le bodhisattva – recherche de l’éveil pour soi-même et son prochain - dans des « guerres de compassion » où il n’y a pas de pratique supérieure à celle de prendre une vie de façon compassionnée.
On frémit à lire ses vieilleries.
Surtout que le maître cité est toujours vénéré au Japon comme l'un des très grands maîtres "complètement éveillés zen" de notre temps.
Et alors ?
Récitez après moi la soutra du Cœur de la Sagesse Parfaite.

Lorsque le Bodhisattva Avalokitésvara pratique la profonde prajñâ-pâramitâ [perfection de sagesse], il voit clairement que les cinq agrégats sont tous vides, et il dépasse toutes les souffrances.
- Shariputra! La forme n'est pas différente du vide, le vide n'est pas différent de la forme. La forme, c'est le vide; le vide, c'est la forme. Il en va aussi de même des sensations, des perceptions, des constructions et des consciences.
Shariputra! Tous ces éléments caractérisés par le vide ne naissent ni ne disparaissent, ne sont ni souillés ni pures, ne s'accroissent ni ne décroissent.
C'est pourquoi, dans le vide, il n'y a pas de forme, de sensation, de perception, de construction ni de conscience.
Il n'y a pas d'oeil, d'oreille, de nez, de langue, de corps ni de mental.
Il n'y a pas de forme, de son, de parfum, de goût, de toucher ni d'éléments.
Il n'y a pas de domaine de la vision, etc., ni de domaine de la conscience mentale.
Il n'y a pas ignorance ni suppression de l'ignorance, etc., pas de vieillesse-et-mort ni suppression de la vieillesse-et-mort.
Il n'y a pas de souffrance, d'origine, d'extinction ni de chemin.
Il n'y a ni connaissance ni acquisition.
Parce qu'il n'y a rien à être acquis, le bodhisattva s'appuyant sur la prajñâ-pâramitâ n'a pas d'empêchement en son mental.
Parce qu'il n'a pas d'empêchement, il n'a pas de crainte : séparé de toutes les méprises et pensées illusoires, il parvient au nirvâna.
Les buddha des trois temps obtiennent l'anuttara-samyak-sambodhi [parfait éveil insurpassable] en se fondant sur la prajñâ-pâramitâ.
Sache donc que la prajñâ-pâramitâ est la grande formule sublime! C'est la formule de la grande science. C'est la formule insurpassable. C'est la formule égalant l'inégalable. Elle supprime toutes les souffrances. Elle est authentique et non pas vaine. C'est pourquoi, j'expose la formule de la prajñâ-pâramitâ, formule qui s'expose ainsi :
Gate gate pâragate pâra samgate bodhi svâhâ
[Allez, allez, allez au-delà, allez entièrement au delà : Salut à l'Éveil!].

Et alors ?
Dix millions de copies calligraphiées par des écoliers nippons avec leur sang pour encre furent envoyées au front pour raffermir la vaillance guerrière des armées impériales.
Et alors ?
On retourne à Nankin, et on éloigne les enfants.

Décembre 1937.
Les troupes japonaises qui marchent sur la vieille ville de Nankin vont mettre en oeuvre la foi dans le bushidô zen et traiter la vie et la mort indifféremment comme le leur enseignent les « aumôniers ». Les fantassins-bodhisattva ne se retourneront pas sur le jour d’hier, c'est faiblesse inutile, l'Eveil est toujours devant. Ce bain de sang compassionnel de six semaines remplira la ville de cadavres en décomposition.
80.000 femmes furent violées et mutilées, beaucoup par des groupes entiers, puis étripées. Des pères furent forcés de violer leurs filles, des fils, leurs mères. Toutes sortes de tortures indicibles furent pratiquées sans nulle retenue. Les enfants et les vieillards ne furent épargnés par l'imagination morbide de la soldatesque. Des milliers de jeunes hommes furent décapités au sabre, brûlés vifs ou utilisés comme sacs d'exercice à la baïonnette.
Les images parvenues jusqu'à nous sont insoutenables et nous n'en publions aucune.
Cela faisait des années que les dirigeants japonais diabolisaient les Chinois comme des "païens insoumis" selon l'expression des écoles zen. Un commandant ne déclarait-il pas à son unité : "Vous ne devez pas considérer les Chinois comme des êtres humains, ils ne sont rien, moins que des chiens ou des chats." Aussi les désignait-on comme "du cochon" ou "du matériau brut".
La barbarie fut si extrême que les officiers nazis qui suivaient l’armée nippone en furent eux-mêmes écoeurés. Savaient-ils que ce n’était que du Zen japonais dans son étiquette la plus pure ? Ils ne surent profiter des cours qui leur restèrent hermétiques, mais en emportèrent le geste. En écoutant le règlement enseignant aux nouvelles recrues japonaises la manière de décapiter les civils chinois, ils entendirent des instructions comme celle-ci :
Les têtes doivent être coupées selon le rite : on dégaine le sabre d'ordonnance; on prend un peu d'eau dans un seau avec une louche et on mouille les deux côtés de la lame; puis on lève son sabre dans un geste ample et gracieux en secouant les gouttes l'eau. Debout derrière le supplicié, on se stabilise, jambes bien écartées. Et en criant Yo! on fait voler la tête, sans se tâcher avec le sang qui va jaillir d'un coup.
Bushidô zen : un des beaux-arts. L’aumônier pourra continuer le soir à la veillée :
L'art de l'escrime distingue l'épée qui tue et l'épée qui donne la vie. Celle qui est utilisée par un technicien ne peut aller au-delà de tuer. Le cas est totalement différent de celui qui a l'obligation de lever l'épée. Car ce n'est pas vraiment lui, mais l'épée qui tue. Il n'avait aucun désir de faire du mal à quiconque, mais voilà qu'apparaît l'ennemi qui se fait elle-même victime. C'est comme si l'épée rendait automatiquement la justice, qui est la fonction de la compassion. L'escrimeur se transforme en artiste du plus haut niveau, occupé dans un travail de la plus pure originalité.

Au résultat, la structure mentale des soldats nippons conditionnée par le Zen leur fit admirer leur propre aisance à tuer sans remords puisqu’on leur avait enseigné que toute vie individuelle, y compris la leur, comparée à l’empereur, n’était rien. « La loyauté est plus lourde qu'une montagne, et notre vie aussi légère qu'une plume. Mourir pour l'empereur est la plus grande gloire, être pris vivant par l'ennemi, la plus grande honte. » Comprenez que si ma vie n'est pas importante, celle de l'ennemi l’est encore moins.

Et le maître de continuer en pataugeant dans le sang tiède,
"L'esprit du Japon est la grande Voie des dieux du Shintô, il est l'essence de la Vérité. Les Japonais sont un peuple élu dont la mission est de diriger le monde. L'épée qui tue est aussi l'épée qui donne la vie. Les idées d'opposition à la guerre sont les opinions idiotes de ceux qui ne peuvent voir qu'un seul aspect des choses et non pas la totalité."
C’était hier, mais perdure jusqu’à nos jours.

Le Japon de 2005 révise ses manuels d’histoire et minimise les atrocités de guerre, les qualifiant d'inéluctables en ces temps de batailles meurtrières et exigeantes pour les hommes, et ne veut pas s’agenouiller. Le Zen de la Voie Impériale demeure en filigrane dans l'esprit du Japon et ressurgit dans le culte indéracinable du samouraï ; dans le cimetière Yasukuni de Tokyo, de petits photophores tremblotent encore sur les tombes de terribles criminels de guerre.

Le Japon pensait avoir réglé la facture internationale en accueillant sur son sol deux bombes atomiques. La Chine lui rappelle ses échéances et exige l’expiation formelle des crimes impériaux, au moins des excuses publiques. Non parce que le pouvoir chinois, près de soixante-dix ans plus tard, soit serré dans les mâchoires d'une opinion publique réclamant justice, - Pékin a accepté sans broncher pendant trente ans des milliards et des milliards de yens japonais au titre de l’aide au développement - mais parce que le Japon vient d’entrer cette fois officiellement dans la Question de Taïwan, en décrétant la paix du Détroit essentielle à sa propre sécurité. Le Japon sort de ses « marques », celles dans lesquelles l’empire du soleil rouge-sang fut redessiné au Traité de San Francisco (1950). Il y a donc conflit d’autorité sur la zone Pacifique Nord et en Mer de Chine. Le Japon ne veut plus être seulement le banquier et le poumon industriel de la zone, mais souhaite recouvrer la totalité de sa souveraineté politique et obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU. La Chine l’en juge indigne.

"Nous sommes vivement conscients de vos sentiments les plus secrets, à vous tous, nos sujets. Pourtant, c'est en accord avec les exigences du temps et du destin que nous avons résolu de préparer la voie aboutissant à une paix durable pour toutes les générations à venir en supportant ce qui est insupportable et en tolérant ce qui est intolérable." (Hirohito capitulant à la radio le 15 août 1945).

Je dédis ce long article à mes amis chinois de Nankin et à leurs chats. La reconnaissance par les Etats des crimes perpétrés par eux est une longue marche qui demande la résistance mentale et la patience du chat !

1 commentaire:

  1. La Chine et le Japon s'opposent également sur la question de l'exploitation du sous-sol marin aux îles Diaoyu administrées par Tokyo sous le nom de Senkaku mais revendiquées par Pékin.
    Tout ce qui émerge en mer de Chine est chinois pour Pékin, Vietnamiens, Philippins et Malais en savent quelque chose.
    Une entreprise chinoise fore depuis deux ans au large des Diaoyu, mais le Japon vient la semaine dernière d'accorder les licences de forage à des sociétés japonaises de son côté des îles.
    Ceci s'ajoutant à cela ...

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