16 avr. 2005

Non, monsieur Barrot

Paris (Associated Press) 13.04.05 -- Jacques Barrot a dénoncé mercredi le «snobisme du non» dans «certains milieux bourgeois» qui s'apprêtent à rejeter la Constitution européenne en raison de «petites insatisfactions qui n'ont rien à voir avec l'Europe». «Qu'une certaine bourgeoisie française, parce que certains intérêts matériels sont en cause dans une situation économique qui est peut-être difficile, veuille 'foutre en l'air' ce qui a été la grande idée française de l'Europe, vous me permettrez d'être très, très sévère», a lâché le commissaire européen chargé des Transports, invité par ses amis du groupe UMP à l'Assemblée nationale. Jacques Barrot a reproché aux «snobs du non» de «se faire une coquetterie de dire qu'ils vont voter 'non' au référendum pour des raisons qui tiennent tout simplement à leurs petites insatisfactions, qui n'ont rien à voir avec l'Europe».

Et pourtant il est intelligent Me Barrot Posted by Hello


NON, monsieur Barrot. Le camp du non n’est pas conduit par une bourgeoisie arriviste déçue, même si je vous l’accorde, une grande partie des promoteurs de ce refus vient de ce camp affamé de pouvoirs et prébendes qui désespère de ne jamais atteindre au faîte des honneurs. Les années passent, les rides se creusent, l’esprit ralentit, la parole hésite et la consécration tarde. Voir monsieur Fabius, en jeune vieux défoncé au caviar, dans l’acte III de l’Eternel retour prolétarien est pitoyable. Mais il est en bonne compagnie ; les « finis* » sont pléthore et tous du même camp, ce qui ne veut pas dire qu’ils fassent à eux seuls la totalité de ce camp. Car monsieur Barrot, quand vous aurez distrait des tableaux statistiques la bourgeoisie arriviste déçue, le solde, le reste, la balance, risque bien d’être encore majoritaire ou de peu s’en faudra.

Notre président, celui de tous les Français à 82% (!), n’a pu franchir le muret de carton de la piste sablée qui délimitait cette semaine le cirque médiatique élyséen. La plupart des questions ont été esquivées ou noyées dans une logorrhée anesthésiante, et particulièrement quelqu’une de très pertinente qui contestait le choix d’un référendum sur un sujet aussi difficile à comprendre. Vu la complexité de l’ouvrage et la difficulté pour les gens du commun d’identifier, relier et croiser les interactions de dispositions nombreuses, pourquoi n’avoir pas soumis le texte à ceux qui sont payés par le peuple pour en débattre au fond, les PARLEMENTAIRES ?
A quoi le chef suprême répondit qu' « il aurait été trop facile de procéder ainsi ». Ce qui veut dire quoi monsieur Barrot ?
Que la politique est une joute dont on use pour meubler la monotonie de la fonction ? Certes pas !
Que l’environnement politique du moment appelait une grande convocation du peuple pour réparer les souffrances endurées par le pouvoir dans les consultations précédentes ? Non pas !
Que les provocations étrangères et d’abord le défi du gouvernement travailliste de Sa Gracieuse Majesté de procéder ainsi, devaient être relevés par la plus puissante république du continent, mère des droits de l’homme et du citoyen, exception culturelle mondiale, génie juridique méconnu ? Peut-être !
Ce faisant vous et lui d’abord, êtes tombé dans le piège béant du populisme à contre emploi dès que votre gouvernement est impopulaire.

Les Français votent depuis dix-neuf ans** pour que l’Etat se réforme, maigrisse, réaffirme ses pouvoirs et responsabilités régaliens, pour qu’il cesse de sucer la substantifique moelle de leur travail et qu’on organise autrement les liens de solidarité. Les gouvernements viennent et vont, l’Etat croît sans cesse, poussant son arrogance jusqu’à créer chaque jour des structures en son sein, chargées d’étudier et si possible reporter, sa mise en cause. A preuve, les années passent, mais le déficit se creuse, la dette gonfle, l’Etat roule vers la banqueroute sans vergogne puisque finalement il n’existe pas vraiment, l’Etat c’est Nous !

Aussi se lèvent-ils nombreux aujourd’hui les gens de bon sens tout simple qui envisagent dans le séisme qu’ils savent bien que leur non déclenchera, de limoger les jean-foutre de la Représentation nationale qui semblent bien dormir au-dessus du volcan, l’éruption n’étant pas programmée pour la période de leur mandat rémunérateur.
C’est clairement un vote antiparlementaire, monsieur Barrot. Qui vise à chasser les eunuques des Chambres qu’ils encombrent de leur incurie et leur lâcheté.

Qu’adviendra-t’il au lendemain de la Fête des Mères 2005 ? Bien sûr que les oiseaux ne seront pas précipités au sol, qu’une éclipse de soleil ne glacera pas le pays de France, que les fleuves ne déborderont pas subitement déversant partout des poissons morts ! Mais la position de la France dans le concert des nations européennes aura été dynamitée par … le peuple, souverain en droit canon républicain ! Car il a raison de le dire, monsieur Chirac, les autres nations ne nous aimeront plus, du moins se libèreront-elles du sourire de chien qu’elles nous montraient jusqu’ici pour prévenir notre courroux d’emmerdeur gaullien patenté.

Vous et les vôtres d'un bord, et tous ceux-là d'en face qui, de la même classe politique que vous, auront poussé au refus constitutionnel, seront retenus responsables de l’abaissement de la nation française en Europe, car n’imaginez pas une seconde que le peuple « vainqueur » procède alors à sa propre flagellation et s’autocritique pour analyser les causes de son nouveau malheur et ouvre ensuite la porte au nécessaire sursaut. Le peuple invoqué, convoqué, sommé par le président de manifester sa souveraineté dans des circonstances qu’on lui rabâche exceptionnelles, est veule, pusillanime, moralement affaissé, déculturé, et finalement inutile dans ses intentions, sauf à contribuer à la gabegie générale d’un état-mamellaire frappé d’éléphantiasis.

Alors monsieur Barrot, ne jetez pas la pierre à la bourgeoisie arriviste déçue qui ne mérite en rien que vous vous attardiez sur ses insatisfactions égoïstes, mais interrogez-vous plutôt sur les sentiments pluriels et profonds de l’électorat, en dehors des slogans et éructations de préaux qui le caricaturent mais ne le feront pas taire.
Il brait le peuple ! Vous l’avez fait comme ça !


(*) traduction directe du « has-been » anglo-saxon
(**) 16 mars 1986, Chirac, sauveur de la France et Premier ministre de Mitterrand

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