10 mai 2005

Si Vis Pacem ...

... para bellum !

L’aiguille de l'opinion étant venue plein centre, le débat référendaire s’acharne dans l’outrance propre à emporter la conviction du veau national dans un dernier élan « démocratique ». Même l’antiquaire gaga-jeune de la fronde socialiste sort de son quant-à-soi à l’annonce du péril qui le guette si le pouvoir en place réussit son plébiscite : la mort politique. L’ « Europe » ayant retrouvé des couleurs, le voilà maintenant qui trépigne comme le cabri centriste de la fable gaullienne, plus d’Europe, plus d’Europe ! Mais pas celle-là ! C’est à n’y rien comprendre, sauf que « le temps ne fait rien à l’affaire ».
De l’autre bord, nos chefs se répandent dans la commémoration de la victoire alliée sans pour une fois nous épargner les côtés immondes de cette fin de guerre, espérant se parer soixante ans plus tard des gloires que l’histoire refuse toujours à la France, en convoquant sans vergogne au débat, la capitulation allemande, au succès de laquelle nous fîmes si peu que les vainqueurs de Reims (7 mai 1945) oublièrent de nous y associer. Mais c’est une autre affaire que d’analyser la politique du subterfuge gaulliste permanent. Nous y reviendrons inlassablement. En attendant, oyez braves gens de 2005, l’Europe c’est à l’évidence la paix. Soixante ans de paix ! Votez Oui ! Circulez, tout est dit !

L’ « Europe » ce fut toujours la guerre.
Les Annales européennes se déclinent de guerre hégémonique en guerre hégémonique, la dernière portant les ferments de la suivante. Ce fut souvent par le biais de guerres de succession, moyen rudimentaire d’accaparement de territoires, que les choses s’envenimèrent chaque fois. A la charnière des XVIII-XIXe siècles, ces arrangements sous baldaquin laissèrent la place à l’efficacité mécanique pure pour ouvrir l’espace aux tueries géantes. Il est étonnant que ce sous-continent soit parvenu au faîte de l’évolution civilisationnelle au même moment, avec un goût pareil du massacre de masse. Sans doute les tueurs et le reste étaient-ils sur des agenda différents dans des soucis qui ne se croisaient pas. Peu d’acteurs animèrent la guerre européenne de mille ans : Espagne, France, Saint Empire, Angleterre et plus tard l’Allemagne prussienne. La première revendiquait l’honneur d’être le bras armé de l’Eglise catholique depuis la Reconquista et se vit pousser des ailes de géants lorsque Charles-Quint devint empereur. La seconde tendit sans répit vers ses frontières naturelles. Le troisième tenta jusqu’au bout de cacher les cornes du casque dans des oripeaux mystiques qui ne lui servirent à rien, qu’à se faire grignoter province après province. La quatrième dépensa sans compter pour jeter sur le feu continental toute l’huile que l’exploitation des mondes lointains lui donnait. De la cinquième, on dira qu’elle pervertit le concept impérial en l’abandonnant entre les mains de braillards de brasseries jusqu’au bouquet final. La Seconde Guerre Mondiale, la plus belle, verra la cessation des hostilités par épuisement de la ressource à tuer. Les chiffres des pertes militaires et civiles donnent le vertige et nous préserverons l’équilibre du lecteur qui lirait cette livraison sur le pont de Millau, en glissant sur ces désastres, mortels que nous sommes. Les robots soldats qu’on nous annonce pour les années 20 auraient été bien utiles alors pour achever complètement « le travail ». Au lieu de quoi, on dut se contenter encore de chair. Des centaines de milliers de morts tout frais jonchèrent les campagnes européennes après la capitulation de mai. On commence seulement à diffuser ce morceau de l’histoire au grand public. L’Europe est allée cette fois au fin fond de l’horreur.
Que pouvaient faire d’autre les Européens en 1945 au milieu d’un océan de ruines sarcophages, sinon la paix. Comme il restait du temps à la veillée, d’aucuns plus intelligents que les autres s’avisèrent d’écrire noir sur blanc les conditions d’une paix durable possible.
La paix que nous ne savourons plus, blasés que nous sommes, ne vient pas de l’Europe. L’Europe est née de la paix des cimetières !

Observons nos cousins orientaux. Quand les Occidentaux pouvaient décemment croire que sous l’indispensable parapluie militaire américain, une ère de longue paix s’ouvrait devant eux, les laissant aux joies du capitalisme et des débats idéologiques « pour de rire », les Orientaux entraient dans le cauchemar communiste et ne sortiraient de la Seconde Guerre Mondiale que 44 ans plus tard, à la « capitulation » de l’Union soviétique.
On comprend dès lors qu’ils soient moins intoxiqués que nous par le concept de l’Europe pour la paix. La paix, la leur, ce n’est pas la Communauté européenne qui la leur a offerte. C’est la puissance militaire américaine relayée par les armées du SHAPE, et un pape sans divisions. S’ils ont un peu oublié de remercier le second en évitant de bourrer les églises rouvertes, ils n’ont pas une minute douté d’où provenait leur liberté et n’ont eu de cesse que d’adhérer au plus vite à l’OTAN d’abord, seule garantie sûre contre tout retournement de l’ours russe. L’Union européenne, c’est bon pour le commerce, c’est bon pour les subventions. Le débat constitutionnel apparaît depuis Varsovie, Riga ou Prague, comme futile.
L’intégration atlantique est la vraie priorité.
Et accessoirement, des réprimandes chiraquiennes, on s’en tape ! La France n’existe encore que par son siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, pour le reste elle est quantité négligeable et négligée. La preuve par neuf : ses fanfaronnades anti-américaines n’ont eu aucune conséquence mesurable dans le déroulement des affaires irakiennes. Sauf pour elle peut-être, qui a perdu définitivement son allié de référence, ceci l’amoindrissant d’autant.
Alors que faire pour ce traité si mal venu ?
Lisez-le d’abord pour vous apercevoir déjà que les dispositions incantatoires prédominent la plupart des attendus et qu’il pêche par l’obligation de compromis qui le soutient à tous les étages. C’est un traité mou qui en lui-même ne donnera pas beaucoup d’élan à la confédération ainsi créée. L’Union européenne de demain sera ce qu’en feront les représentants de ses peuples au Conseil européen. Et c’est bien là que ça pèche. Aucun d’eux n’a vraiment de souffle européen, empêtrés chacun dans son système électoral à court terme, quand ce ne sont pas leur probité et leur capacité intellectuelles qui sont en cause.
Et pour commencer, quelle est leur intention profonde pour ce qui concerne la sécurité de ce continent ? Car c’est la force qui préserve la paix, pas le libre-échange.
Qui va décider, qui va payer, pour l’armée européenne ?
A défaut les Etats-Unis seront le partenaire quotidien et central de l’Union européenne, de par la conjonction de trois politiques, l’euroscepticisme des Britanniques qui viennent de fêter leur victoire de mai 1945 sur le continent nazifié ; deuxièmement, l’appel en garantie permanent des anciens pays du bloc de l’Est qui n’ont aucune confiance en la France, traître élégant et phraseur, ni en l’Allemagne pacifiste ; troisièmement, la défiance scandinave vis-à-vis de la bureaucratie latine qui se stratifie à Bruxelles.

Sans doute l’Europe méritait-elle mieux que les marchandages actuels qui vont à l’échelle du monde s’avérer très vite stériles. Une fédération des six pays fondateurs au moment de la CED (communauté européenne de défense) eut été un tremplin plus solide pour des ambitions affrontant les réalités continentales d’aujourd’hui dans le cadre élargi du « village global ». Pourquoi serait-il trop tard ?
Surtout si l’Union molle à 30 est dynamitée par le refus de ratification des Français.

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