7 juil. 2005

La Barrière du Sel - reprint

Jules Schneider nous a demandé de rééditer son article du 25 juin 2003. Exécution !

Nous vous parlions ce tantôt de la Barrière du Sel, cette barre d’estuaire qui sépare la gent d’eau douce de la gent océanique. L’espace du brûlot est abondant cette semaine, aussi profitons-en pour théser un peu.
Chacun de nous pressent cette frontière qui traverse toutes les couches sociales en séparant ici les aventuriers des casaniers, là les joueurs des avares, les pilotes des cheminots, les « à-mon-compte » des « sur-notes-de-frais », puis les amazones des postières, les concierges des bedeaux, et le capitaine Haddock du batelier de Conflans. Et, me dit-on dans l’oreillette, les zouaves pontificaux du reste des troupes métropolitaines ! D’accord, d’accord !

La diversité des tempéraments et caractères fait toute la joie de la reproduction et surtout de la quête qui la précède. Sans aller jusqu’à la psychomorphologie chère à Lascaux (pas le peintre en grottes) et à l’eugénisme qui en est son aboutissement le plus évident, on peut avancer gratuitement que la harde humaine est une agrégation de trois groupes principaux, qui eux-mêmes se segmentent en sous-groupes, lesquels se forment de diverses catégories primaires qui s’aimantent, se combattent, se détruisent. Pourquoi trois ? Parce que la thèse est française, et qu’on va ici par trois, et pas depuis la dernière Pentecôte, depuis Descartes ! Progressons maintenant par la méthode typiquement steppique de la Rémanence® de l’ombre portée, méthode déposée et susceptible de droits.

Le troisième groupe est le plus facile, c’est celui des Contemplatifs, qui ramassent très largement depuis les prêtres en toutes bondieuseries jusqu’au clochard de la Rue des Ecoles, en listant entre ces bornes, les idiots du village, les entomologistes, les égyptologues, les vulcanologues, la fondation Cousteau et plus loin, les derviches tourneurs, les mazdéens, les inuits, les philosophes ministres, Harlem Désir, des milliers d’autres et finalement Serge Reggiani. Retirons l’objet de notre étude de la surface de la terre, dissolvons-le dans un bain d’acide sulfurique et observons le temps que mettra l’ombre portée de ce cher disparu à disparaître. Nous sommes très vite étonnés de la rapidité avec laquelle l’oubli va consumer sa mémoire, et pis encore qu’il ne nous manque rien, même après l’avoir cherché partout. De l’âme ? Oui, il peut manquer de l’âme. C’est vague à quantifier et tant de gens s’en passent que cette absence-là ne saute pas aux yeux. Le groupe des Contemplatifs est inutile mais décoratif. Il convient d’ailleurs que ses membres aient le souci quotidien de leur apport décoratif à la civilisation à peine de finir un jour dans la baignoire de l’acide eugénique des restrictions budgétaires.

Le second groupe est le plus éclaté et c’est un monde à lui tout seul. Appelons-le pour l’instant le groupe polymorphe. Mais pour le définir il faut sauver de la démonstration le premier groupe le plus intéressant, puisque le second reprendra tout le reste, le vrac.

Ce groupe premier est celui des Nageurs. On naît nageur, on ne le devient que très rarement, la brasse placentaire est un apprentissage dont le taux d’échec à l’air libre est immense, plus de 99,9 pour cent. Le nageur se reconnaît à ses dents qu’il a impeccables et naturelles, des yeux de pointer, son aisance aux cocktails, meilleure que quand il dîne en ville, sa fraîcheur au travail, et sa parfaite méconnaissance des caractéristiques mécaniques du yacht familial qu’il fait maintenir à neuf en souvenir de son géniteur. Il court le monde chaque fois que nécessaire pour ses activités lucratives, mais ne collectionne pas les flyer-miles, non plus d’ailleurs que les travellers et encore moins les cartes accréditives. Le nageur lit dans la presse du matin le résultat des décisions qu’il a prise la veille, les statistiques l’ennuient, les politiques aussi, mais bien moins que les universitaires qui savent tout de loin. Casanier dans son emploi du temps où qu’il se trouve, il a l’habitude de commander sans élever le ton, ne prend qu’une à deux heures de vacances par jour sur 360 jours, ce qui équivaut chez les polymorphes à un ou deux mois de congés, et dîne sobrement. Mais sa particularité la plus évidente est d’être indépendant. Le nageur n’a pas de comptes à rendre, sauf à sa femme peut-être. Otez un nageur de la planète, les conséquences néfastes ne mettent jamais longtemps à sourdre, les usines ferment, les capitaux s’envolent, les polymorphes défilent.

Et bien que faire de tout le reste ? Et comment désigner tout ça d’un mot unique, des milliards d’individus dont le sort se décidera toujours en dehors d’eux, que l’on remplace les uns par les autres comme des cartes de bonneteau, que l’on gère par grandes masses et qu’on identifie si mal qu’il a fallu leur donner à chacun un numéro national à douze chiffres avec clé. On simplifiera en les appelant les Nègres. Attention, il est des nègres blancs, des rouges, des noirs, des jaunes et même des gris. A l’est de l’Himalaya on les appelle « coolies », comme on appelle « taïpans » les Nageurs de là-bas. On peut les segmenter en trois sous-groupes, les braves, les excités et les veaux.

Ces derniers sont les plus nombreux, ils courent avec les seconds dès qu’ils en espèrent un avantage et se réfugient chez les premiers au premier vent contraire.
Les Excités enragent le plus souvent de n’être pas nés d’un ventre de nageur, du moins les bénéfices de cet état les insupportent autant qu’ils se désintéressent des contraintes nécessaires pour s’y maintenir.

Les Braves sont les seuls désignés ainsi, on leur donne du « mon brave », on les qualifie de « braves types », braves gens. Ce sont les soutiers qui chargent la chaudière du monde en s’épongeant le cou d’un mouchoir à carreaux, et ne sont contents que de maintenir la bonne pression à l’entrée du piston de la locomotive. De tous ce sont les seuls indispensables et pourtant de loin les moins nombreux. Parfois de leurs rangs se présentent à la barrière quelques courageux qui veulent faire le nageur. Ils reproduisent ce qu’ils en ont vu, singe voit, singe fait, et parfois font illusion longtemps jusqu’à ce que les revers de fortune, cette roue qui prend si facilement du shimmy, ne les découvrent aliens inter pares, et que se détournent d’eux les regards dédaigneux des Nageurs authentiques. D’un revers de la main, on leur abandonne même les créances dès qu’ils ont décidé de rentrer chez les leurs, sauf s’ils ont été assez sournois pour séduire l’héritière ou l’héritier du nageur. En ce cas la sanction est implacable. On ne supporte pas la bâtardise en haute mer. Alors les vaincus refranchiront la barrière du sel pour revenir en eau douce, mais la rivière n’est plus la même à leur goût, et les autres Nègres immobiles, assis sur leur derrière au bord du fleuve à faire des mots-fléchés, leur tourneront le dos en savourant l’échec de ces téméraires qui causèrent un jour tant de tracas domestiques quand les femmes de Veaux les prenaient en exemples.

Que l’on comprenne bien que les trois groupes ne reclassent pas leurs effectifs en tenant compte de la richesse ou du pouvoir. Il y a aussi des paramètres espace-temps qui jouent. Souvent les Excités et moins souvent les Braves font de belles carrières politiques en démocratie, mais seuls les Nageurs y parviennent en dictature.

Prenez Chirac, un excité parvenu au sommet de l’état, grâce à l’entregent de Chodron de Courcel. Que serait-il devenu si au lieu de naître en Corrèze il était né d’un ventre nageur au Zambèze ? Ou en Irak ? Comme ils ont depuis longtemps compris leurs faiblesses congénitales, souvent les Nègres s’agrègent pour former un parti, un trust, une mafia. Ils fondent des tontines pour amasser les fonds dont la nature les a privés et peuvent alors contester la suprématie des Nageurs, du moins le faire croire tant qu’on ne s’est pas aperçu que les plus gros contributaires sont les Nageurs eux-mêmes, qui préfèrent être contestés par un veau à leurs gages que par un excité incorruptible, il y en a, ou pire que tout, par un brave type sincère.
Prenez le veau Bush de l’Amérique huileuse, sa bovinalité d’alcoolique anonyme chrétien ne lui a pas barré la porte de la Maison Blanche dès que ses frères Long Horns ont su mettre les doigts dans les roues qui comptent les voies. Maintenant il rembourse et s’il reste des traites, il refera quatre ans.

Les exemples de diversité chez les Nègres sont infinis, ainsi voit-on le gouvernement échoir à des Braves, des Excités ou des Veaux selon l’époque. En fait très rarement il tombe dans les mains du premier ou du troisième groupe : les Contemplatifs ont donné Thomas W.Wilson qui s’est pris pour Dieu Creator, Beaudouin Ier de Belgique, Vincent Auriol, le roi Bhumibol de Thaïlande, et quelques autres capucins dévoyés.

Des Nageurs ont été forcés à prendre des responsabilités politiques quand les Nègres abdiquaient : Clémenceau, Charles De Gaulle, Foch, on les reconnaît tous à leurs noms de porte-avions, mais encore Hitler, Idi Amin Dada et l’empereur Bokassa qui fit le parcours complet jusqu’à finir sous la bure de contemplatif ! Pour terminer, car on m’appelle à la rotative, près de chez nous, il faut savoir admirer le parcours attendrissant du Brave Raffarin, qui a quelque chose de Bérégovoy, le veau total, délivré par Smith & Wesson !

Merci Jules.
Qui voit-on aujourd’hui repasser la barrière du Sel et remonter sous les quolibets le fleuve qu’il avait voulu quitter ? Pinarque de Bity.


 

1 commentaire:

Archives steppiques