1 sept. 2005

Gabegie gaullienne

 

Qui se souvient de Krasucki ?
On vient de sortir ses mémoires. C’était en mai 68, la capitale était sens dessus dessous, les ministres en fuite, même celui de l’Education nationale, un certain Peyrefitte, se terrait chez sa maman dans la région de Provins - sans doute se donnait-il un importance que sa couardise parvenait à cacher de la « fureur révolutionnaire » -, le plus haut général de France avait passé Varennes à courir chez le chef de guerre qu’il avait expatrié à Baden Baden sur un « alors Massu, toujours aussi con ? » ; et ne restaient au printemps de Paris que le préfet de police Grimaud supercool, et le premier ministre à cabinet réduit, Pompidou, fondé de pouvoir des Rothschild.
Dans les caves de Matignon on supputait les chances du Grand Soir quand sous la coupole du Colonel Fabien on décida de porter à la connaissance du gouvernement en désarroi que ni le PCF ni la CGT ne désiraient la révolution, mais simplement l’amélioration des conditions de travail des masses laborieuses réputées démocratiques. Ce qui fut fait ; et arriva à Matignon le chef de la CGT, membre du Politburo, pour remettre sa courte liste de doléances.
La démarche était d’importance.
On le fit recevoir pas un jeune énarque Machin, sous-secrétaire d’état à quelque chose d’obscur, obscurci plus encore par la fumée de cigarette qu’il refoulait comme une locomotive, et qui vint lui serrer la main, prendre des nouvelles de sa santé, des inconvénients de la situation urbaine, de la météo qui sévissait à l’extérieur, de l’air du temps, des moineaux apeurés. Voulez-vous une cigarette ? Ce type n’avait rien à dire ! Il était venu voir, s’informer, prendre des ordres peut-être, comme un stagiaire ! Krasucki un peu interloqué de la manière cavalière à son endroit, eu égard à la situation insurrectionnelle qui faisait rage, et stupéfait surtout de l’incompétence de son contact, remit sa liste sans plus dire et s’en retourna.
Le sous-secrétaire Machin s’appelait Jacques Chirac.
Au lieu d’une simple réponse du pouvoir à des revendications somme toute normales à cette époque, la technostructure essayant ses jeunes ailes allait construire une grosse machine à négocier qui porterait dans l’Histoire le nom de « Grenelle ». Il en irait toujours ainsi par la suite. Mieux vaudra faire lourd et lent que simple et rapide.

Trente-sept ans plus tard, le jeune énarque a grimpé les échelons. Plus haut encore, et c’est le Ciel. Fervent défenseur de la technocratie, il a présidé à l’enflure de l’Etat jacobin à bourse déliée à diverses reprises et s’est toujours accommodé des compléments qu’y apportèrent ses adversaires de passage au pouvoir. Au soir de sa carrière politique, dans un pays en déclin géré à vau l’eau et raide comme un passe, le vieux politicien invente les derniers fromages républicains qui permettront à la fois de médiatiser l’automne du patriarche et de caser les fidèles en péril dès les prochaines présidentielles.
63 pôles de compétitivité sont créés par toute la France, avec sans nul doute les structures de coordination nationale et d’évaluation nécessaires. L’innovation est décrétée d’en haut ! Elle est obligatoire. On croyait avoir tout donné avec le Plan Calcul, le CNRS, le Comité Truc, l’ANVAR, que sais-je ? Il faut faire du neuf ! Même si l’opinion la plus communément répandue dans le monde entier est que l’innovation surgit des microstructures pour peu qu’elles soient libérées de contingences économiques étouffantes. Même en Chine on abandonne lentement les grosses machines à penser qui ne pensent très vite qu’à elles-mêmes. Mais en France, nous sommes plus fort que le monde entier, et les expériences étrangères nous restent extérieures par définition ; d’ailleurs ne sommes-nous pas là pour le guider ce monde immature, aux Lumières de nos fastes intellectuels toujours vivaces ?
Donc nous jetons les bases du Jurassic Park Gaullien à 63 succursales technologiques, sur crédits d’état, enfin disons plutôt à crédit pour un Etat impécunieux !

L’iFRAP (Institut français pour la recherche sur les administrations publiques) avait fait une étude sur l’ANVAR qui mérite le détour. On peut consulter son rapport en cliquant ici.
Pour les paresseux de l’index, nous en faisons un bref résumé.

Les effectifs de l’ANVAR dévorent en crédits de fonctionnement un cinquième des prêts distribués aux entrepreneurs, lesquels prêts ne sont remboursés qu’une fois sur deux.
Vu que les « experts » recrutés dans ce type d’organisme sont le plus souvent ceux que les entreprises performantes n’ont pas voulu, on peut supposer que l’éligibilité d’un projet au financement de l’ANVAR est plutôt décidée par la netteté rédactionnelle et administrative d’un épais dossier plutôt que par l’intérêt de l’innovation supposée. En 37 ans, l’ANVAR n’aurait donc rien sorti de probant sauf à voler au secours de quelques victoires, mais a très bien vécu. « Pourvu que ça dure » doit être la devise gravée au fronton de son siège parisien en attendant les restrictions budgetaires de cet automne.

Qu'importe, les Cent Jours de monsieur le Premier s’achèvent doucement sur une rentrée feutrée. Personne n’y croit plus, à quoi bon s’insurger. La France part en roue libre. On gratte la mitraille dans les fonds de tiroirs du Trésor pour lancer les composants sociaux des plans Borloo, timidement quand même puisque aucun des bénéficiaires supposés n’est électeur, mais c'est terriblement médiatique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit par toute la classe politique. Les problèmes, comme on faisait autrefois des soutanes, sont jetés par-delà les buissons, et de tout bord on préfère tirer l’épée pour entrer sur le champ clos de la foire démocratique.
Nous savons déjà que seront candidats pour 2007 : Fabius, Le Pen, Strauss-Kahn, Sarkozy, Bayrou, Villepin et peut-être même Rocard qui « floode » la presse d’opinion de ses réflexions assassines, à bon escient.

Toute action de gouvernement n’est positionnée qu’en fonction de l’échéance présidentielle, celles qui avantagent l’électorat visé seront placées au bon moment, celles pourtant nécessaires qui le rendraient grincheux, adroitement reportées sur la période de grâce de mai 2007. Dans les oppositions il en va tout autant. Rien ne s’échafaude qui ne soit adaptable à la petite guerre électorale de l’intérieur de chaque parti.
Et Chirac dans tout ça ? Après quarante ans d’une carrière politique sans gloire, mais avec un certain panache dans la médiocrité, se succèdera-t’il ?
Avec de nouveaux prompteurs audiovisuels, sans doute !

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