15 mars 2006

Tectonique des plaques

L'homme d'affaires philosophe Bernard Henri Lévy, dont le mérite le plus évident fut d'épouser la translucide Arielle Dombasle, après avoir markété son dernier essai* par tous les Etats-Unis dans les pas de Tocqueville, le lance en France, en nous faisant la leçon dans Le Figaro de ce jour, qui lui offre une pleine demi-page à la rubrique "Débats & Opinions". Ce travail qui relève plus du TD que de l'exégèse est une collection de lieu commun, du moins au niveau d'une certaine classe sociale. Les Américains aiment le sérieux de travaux assommants dont on parle en soirée sans les lire. Nous aussi.
(*) American Vertigo (Grasset, 500p, 20,90€)

Alexis de T.Partisan de la formule qui prévoit que le défaut de culture, comme la confiture, oblige à l'étaler plus largement en couche mince, BHL convoque en soutien de sa thèse, tout ce qui passa en morale politique aux confins de ses évidences, Thomas Paine, Jean-Jacques Rousseau, Julien Benda, Charles Maurras, Emmanuel Kant, Georges Clemenceau, Irving Kristol, Jan Patocka, et bien sûr Alexis de Tocqueville; et dans la catégorie des markéteurs contemporains, Henry Kissinger, Samuel Huntington et même Michael Moore (mais si).

L'idéologie américaine serait tout entière suspendue à la conjonction de deux pôles magnétiques isolationistes qui se renforcent dans leur lutte éternelle comme saint Georges et le Dragon : ici, le bloc bostonien qui annonce le choc des civilisations et qui compartimente la planète en blocs homogènes "incompossibles, immiscibles" dont la physique relève de la tectonique des plaques ; là, les tiers-mondistes qui redoutent que le péché originel américain de domination et l'exportation forcée de la démocratie néo-conservatrice, n'attirent sur l'empire les foudres de l'apocalypse extérieure à lui.
Après un vibrant hommage à la schizophrénie communautariste qui règle en fréquence patriotisme et exotisme - elle existe sans doute puisque nous avons moult exemples ici, avec nos mamelouks et plus tard nos harkis -, nous découvrons au détour de la bande annonce, des mouvements de pensée dont nous ne mesurions pas la portée et l'élévation comme le "facislamisme" et le "dieudonisme". Comme aurait dit Roger Vadim :
"Et Lévy créa les cons !".

L'article de promotion se termine sur des affirmations qui donnent envie d'ouvrir quelques tombeaux afin de vérifier des choses qui nous ont, c'est sûr, échappé :
" La Démocratie en Amérique pronostiquait l'inévitable disjonction de la liberté et de l'égalité, sous les auspices d'un "pouvoir absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux". Eh bien, il m'arrive de me demander si, à la façon de Marx annonçant en Allemagne ce qui allait, en fait, arriver en Russie, Tocqueville ne se serait pas, lui aussi, trompé de lieu en voyant venir en Amérique ces formes nécrosées de la démocratie qui sont en train, hélas, de triompher en France. L'idéologie française avait deux moteurs, deux diamants noirs et complices, dont l'action conjuguée nous a parfois attirés vers le gouffre : le jacobinisme et le maurrassisme."

On comprend mieux que monsieur Lévy revendique une provenance non littéraire de la majorité de ses revenus. Dans la veine, il est conscient de ses limites diverses et surtout philosophiques. Ne déclarait-il pas devant un parterre d'étudiants qu'à n'être le second partout, est peut-être un signe de médiocrité. Il répondait à la question qui tue : pourquoi n'avait-il encore fondé aucune école de pensée plus profonde que la jet-philosophie ? Cet aveu immodeste nous le fait pardonner.

Revenons à la Vieille Europe.

La haute assemblée des gens du voyage aller-retour Bruxelles-Strasbourg vient d'opérer un virage à 180 degrés sur l'élargissement de l'Union européenne. Les Allemands ont pris le taureau par les cornes en s'appropriant un nouvel outil politique - autrichien me dit-on dans l'oreillette - et que l'on peut traduire par la "capacité d'absorption". Sans invoquer aucun choc de civilisations dont il faudrait se prémunir, cette capacité brandie par la commission des Affaires Etrangères du parlement européen bloque tout simplement l'accès des Balkans, de l'Ukraine et de la Turquie à l'Union. Tectonique des plaques ici aussi ? Les deux domaines analysés sont la géopolitique (valeurs civilisationnelles et frontières naturelles) et le budget de développement des nouveaux entrants. L'Allemagne est un contributeur majeur qui réhabilite déjà ses provinces orientales sans retour significatif sur investissement. Sans doute aussi la vision strictement budgétaire de l'aventure européenne qu'en ont les dix nouveaux pays, commence-t-elle à agacer les pays fondateurs.

Finalement ce sont les Balkans plus que la Turquie ou l'Ukraine, qui ont mis le feu dans les esprits. La Bulgarie et la Roumanie ne sont pas vraiment un cadeau pour l'Union. La première a obtenu son passe grâce surtout aux exhortations de l'ancien roi Siméon II, un chef de gouvernement d'une exceptionnelle qualité à qui il était difficile de dire non. La Roumanie a obtenu le sien par défaut, au sentiment. Mais ce sont peut-être les derniers impétrants pour très longtemps.
Les pays de l'ex-Yougoslavie traînent tant de problèmes que personne de sensé n'arrive à construire un schéma pratique de développement de cette zone émiettée. Se bousculent dans les dossiers, le nettoyage ethnique soft qui continue au Kosovo, la menace permanente sur les minorités partout ailleurs, le crime organisé universel, les soupçons de revanches nationalistes, les illuminations patriotiques d'une grande Serbie orthodoxe de ce côté, d'une grande Albanie islamique de l'autre, sans oublier les implications directes de la Russie, de la Turquie et d'autres pays musulmans très actifs en Bosnie. Les Balkans resteront un volcan au flanc de l'Europe, gardé pour longtemps par les contingents de l'Union pour qu'il ne brûle pas son périmètre. La tectonique le cède à la vulcanologie.

Si on veut regrouper les pays ayant la "foi", les contours d'une Union durcie sont assez évidents. Aux six pays fondateurs, s'agrègent du Nord au Sud, la Tchéquie, la Hongrie, l'Autriche, la Slovénie. Deux pays éloignés ont le même élan, la Finlande et Chypre. Le reste est soupçonné de ne chercher qu'un intérêt immédiat ou de produire sur un grand marché libéralisé.
Il serait temps de s'interroger sur une constitution fédérale européenne à dix ou douze ; la Finlande en ce cas serait notre Alaska et Chypre notre Porto Rico. Le reste devrait se retrouver dans une confédération plus lâche, essentiellement économique. Que les Douze définissent leurs valeurs, leurs projets. Aux autres, d'y adhérer ou pas.
On sortirait peut-être ainsi la Vieille Europe de la nécrose démocratique actuelle de monsieur Lévy, qui essouffle nos nations par la propagande d'un universalisme de valeurs hors du temps et au-delà de nos capacités financières. C'est triste de voir l'empire rétrécir.

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