7 avr. 2006

Le livre blanc de Ségolène

En attendant le Livre blanc du comte de Paris, devons-nous nous contenter de celui de Ségolène Royal mis en ligne ces jours-ci ? La démarche part du même principe, faire remonter le vécu de la France d'en-bas. La socialiste dakaroise donne un peu plus de consistance à ses axes de réflexion.

(AFP - Paris).- La candidate non déclarée mais en tête des sondages pour la présidentielle 2007 -- qui voit en outre pas moins de cinq magazines (Le Nouvel Observateur, Le Point, Paris-Match, Steppique Hebdo et VSD) lui consacrer leur Une cette semaine -- a mis en ligne jeudi 6 avril le premier chapitre d'un livre qui paraîtra en librairie en septembre. La dizaine de chapitres suivants sera diffusée comme un feuilleton à raison d'un tous les quinze jours.

SégolèneTout se passe là : Désirs d'avenir - non, ce n'est pas un site adulte spatial - c'est le nom du portail interactif. Bien joué. Les morts-vivants du parti doivent enrager de n'y avoir pensé les premiers.

Le constat de départ fait dans le blog-choc. Quand on sait sa connaissance obligatoire des aquariums politiques, on peut savourer sa lucidité. Le style "prise-de-notes" est rapide et à mon sens devrait être conservé dans la version imprimée finale. Go ?

"85% pensent que les politiques s’intéressent d’abord à leur carrière ... Paradoxe : on ne s’est jamais autant tracassé de l’opinion et les gens n’ont jamais eu autant le sentiment d’être si peu entendus/compris à connaître n’est pas reconnaître, rendre visible n’est pas rendre compréhensible, se savoir dans le détail n’est pas se comprendre dans son ensemble."

On apprend aussi des choses que l'on supputait et qui permettent de rebondir sur notre vieux dada du défaut de légitimité républicaine des présidents élus :

"En 20 ans, l’abstention aux législatives est passée de 20 à 30 % avec des pics à 40 % dans certains quartiers populaires ... 4 millions de non inscrits sur les listes électorales."

De fait, si l'on prend les résultats de la présidentielle de 2002, on obtient ce qui suit :
(voir le détail officiel à la Documentation Française )

Inscrits 41194689 ; Votants 29495733 ; Exprimés 28498471.
A noter qu'il y a 997000 électeurs bizarres qui se sont levés ce jour-là pour ne rien dire. Peut-être en Berry, Corse ou dans les DOM-TOM.
Par ordre alphabétique, les pourcentages significatifs (>5%) retenus par le Conseil constitutionnel en votes exprimés furent :
Bayrou 6,84% ; Chirac 19,88% ; Le Pen 16,86% ; Mamère 5,25% ; Jospin 16,18% ; Chevènement 5,33% ; Laguiller-Besancenot 9,97%.

Corrigés des bizarres, des absentés et des non-inscrits, les pourcentages recalculés sur 45190000 Français en âge de voter, deviennent :
Bayrou 4,30% ; Chirac 12,50% ; Le Pen 10,60% ; Mamère 3,30% ; Jospin 10,20% ; Chevènement 3,40% ; Laguiller-Besancenot 6,30%.

Le second tour a réuni les deux champions de la première joute représentant 23,10% des Français ! Et le vainqueur dispose depuis lors d'un socle sincère d'un Français sur huit (=12,5%) ! Hormis les règles institutionnelles établies pour qu'on en finisse au bout du compte, où est la légitimité du président ? Nulle part, 1/8 c'est zéro ! La preuve sous vos yeux chaque jour ! On pourrait aussi s'amuser à rajouter les résidents non-inscriptibles parce qu'étrangers, mais qui participent à la vie économique, la subissent ou la pillent. Le 1/8 descendrait à combien ?

Vient ensuite le chapitre inquiétant pour Ségolène, celui du Front National.
Extrait : « Lepénisation des esprits » = attention à cette vision catastrophiste qui accrédite à l’excès l’idée d’une banalisation des thèses du FN sur la base d’une lecture contestable de certains sondages. Avoir la nostalgie des « valeurs traditionnelles » (= les repères qui permettaient d’y voir clair) ne vaut pas fascisation des cervelles et même trouver qu’il y a « trop d’immigrés » ne signifie pas consentir à leur discrimination. Le FN fait, hélas, partie du paysage et joue avec talent le jeu de la démocratie : que 66 % des Français ne voient pas en lui un danger pour la démocratie n’est pas forcément le signe d’un abaissement de leurs barrières immunitaires. Il reste que 24 % des sondés se disent tout à fait ou assez d’accord avec les idées frontistes, 43 % les trouvent « excessives » et seulement 39 % « inacceptables » : c’est inquiétant mais la pose morale n’est pas la bonne attitude car elle renforce ceux qui, dans leur colère ou leur désespoir social et politique votent FN avec la conviction qu’il est le seul parti anti-establishment et proche du peuple. A traiter d’urgence : le sentiment d’abandon et de lâchage de plus en plus général."JMLP
Parce que 43+24 ça fait 67%ou deux tiers des Français qui ne prendront pas le fusil si Le Pen passe.

"Décembre 2005 : 33 % pensent que le FN peut être présent au 2ème tour en 2007, 29 % le souhaitent… Plus l’insécurité, la précarité et l’incapacité à faire France se répandent, plus le FN capitalise."

Les émeutes de novembre ressenties (à tort, et Le Pen l'a dit d'un oeil) comme des émeutes ethniques, cumulées aux assauts récents des lascars de banlieue sur les enfants de la bourgeoisie bien propres sur eux, confortent évidement le réflexe anti-immigrés. Quand s'y ajoute le drainage de prestations sociales indues comme le révèlent les contrôles enfin mis en oeuvre dans les Caisses sociales, le choc de "civilisation" commence à pouvoir s'envisager dans notre beau pays ouvert à tous les vents et pets de la planète !

Terminons par une dernière citation ... :
"La France ne s’ennuie pas : elle s’inquiète, doute, s’interroge, s’impatiente, s’exaspère et parfois ne se reconnaît plus, ne sachant plus ni d’où elle vient (cf. confusion histoire partagée/devoir de mémoire, esclavage, colonialisme) ni où elle va et surtout n’y apercevant plus ni la grandeur (de Gaulle : « la France ne peut être la France sans la grandeur ») ni le destin (St Just : « la France vote la liberté du monde ») qu’elle pensait incarner. « Imaginer la France ne va plus de soi » (Pierre Birnbaum)".

... que l'on rapprochera de ce constat de Luc Ferry :
"Nos sociétés modernes sont sans cesse davantage traversées par une nouvelle passion démocratique : la peur. A vrai dire, nous avons peur de tout : de la vitesse, de l'alcool, du tabac, de la côte de boeuf, du poulet, des délocalisations, des OGM, de l'effet de serre, de la mondialisation, de l'entreprise, du travail, de l'ouverture à l'Europe, j'en passe et des meilleurs. Chaque année, une nouvelle peur s'ajoute aux anciennes et les organisations de jeunesse, qui naguère encore se voulaient intrépides, audacieuses, voire révolutionnaires, incarnent désormais, si l'on ose ce paradoxe, l'avant-garde du conservatisme." ("Nos sociétés modernes sont sans cesse davantage traversées par une nouvelle passion démocratique : la peur. A vrai dire, nous avons peur de tout : de la vitesse, de l'alcool, du tabac, de la côte de boeuf, du poulet, des délocalisations, des OGM, de l'effet de serre, de la mondialisation, de l'entreprise, du travail, de l'ouverture à l'Europe, j'en passe et des meilleurs. Chaque année, une nouvelle peur s'ajoute aux anciennes et les organisations de jeunesse, qui naguère encore se voulaient intrépides, audacieuses, voire révolutionnaires, incarnent désormais, si l'on ose ce paradoxe, l'avant-garde du conservatisme." (titre "Saturées de peur, nos sociétés deviennent ingouvernables", Le Figaro - 6 avril 2006) .

Le reste est un vibrant appel à plus de démocratie réelle, même si le modèle semble lui-aussi s'essouffler dans le monde, devant les défis immenses qui se sont levés.
Le brûlot n'entend pas s'abonner à la critique hebdomadaire du brouillon de Ségolène Royal. Mais la démarche est intelligente et intéressante, quelles que soient ses propres opinions politiques.

Au fait, le livre blanc de Jean-Marie Le Pen ? Non ? Ah, il n'y a pas matière à 250 pages !

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