20 mai 2006

La Lettre Persane

Bloqué dans ses certitudes, mais c'est normal dès lors que Dieu vous chuchote chaque jour à l'oreille, le président texan des Etats-Unis d'Amérique se convainc tout seul que la guerre froide est sans aucun doute plus confortable que la guerre chaude, sans parler même de cette guerre tiède qui n'en finit pas de mijoter sur le coin de la cuisinière à Rumsfeld, qu'elle va finir par attraper au fond de la cocotte.
Restons donc froid, impérialement froid. Georges W. Bush n'entend nullement ouvrir un canal direct de discussion avec le président national-socialiste de la République islamique d'Iran. Il va le battre froid.

On comprend bien qu'il se déjugerait à prêter l'oreille, à travers son Département d'Etat, aux "élucubrations" d'un pays de l'Axe du Mal. Avec lequel d'ailleurs les Etats-Unis n'entretiennent pas de relations diplomatiques normales, mis à part le relais suisse qui adoucit les inconvénients de la bouderie. Mais l'histoire montre que vient le jour où les pires ennemis se rencontrent, généralement quand leur nationalisme réciproque a étanché sa soif immense de cadavres en tas aussi hauts que le ciel. Quel est le taux de pertes acceptables ? Dieu se tait !

Dans le cas du défi nucléaire iranien, il n'est au final question que de vitrification atomique de peuples ci ou là. Et l'énormité de l'affaire augure une discussion réparatrice a posteriori dès qu'on pourra sortir des bunkers et enlever les masques à gaz. La question que pose Ahmadinejad est plus courte que les dix-huit pages qu'il a infligées au malheureux G.W. Bush :
Pourrions-nous faire l'économie d'un bon million de morts en ouvrant cette discussion a priori ?

la lettre persane©Chappatte obtenu de Globe Cartoon

Les arguments pour une acceptation de cette offre de dialogue sont sérieux. Comme le signale le sénateur républicain du Nebraska, "je ne comprends pas pourquoi nous ne mettons pas en oeuvre toutes les options diplomatiques, et ça commence par une discussion". Les Allemands qui sont très inquiets sur ce dossier, renchérissent : "sans discussions directes irano-américaines, il est très difficile d'imaginer une quelconque solution à cette crise".

Les durs prétextent que de rencontrer les Iraniens de l'Axe du Mal, apportera une légitimité à un régime pervers, ennemi de l'Occident. Ce à quoi on pourrait répondre que jusqu'à des temps récents les contacts entre services renoués par l'administration Reagan et après lui Clinton, ont été maintenus, qu'il s'agisse d'obtenir une coopération même passive des Iraniens dans la guerre aux talibans afghans, du troc de prisonniers (avorté), de la retenue iranienne dans l'Irak chiite.

Certes avoir traité l'Iran d'Etat voyou rend plus difficile aujourd'hui un affichage de coopération ; bien sûr que des négociations directes seraient une promotion des équipes iraniennes sur la scène diplomatique ; assurément il faut décoder le message parfois très brouillé du pouvoir islamique sachant qu'Ahmadinejad n'est pas un président omnipotent mais plutôt quelque secrétaire général du pouvoir des ayatollahs ; il est possible aussi que la manoeuvre de Téhéran soit construite sur un machiavélisme difficile à déchiffrer. Mais dans un dossier de déflagration nucléaire annoncée, on peut s'asseoir sur quelques principes philosophiques et protocolaires. Quand Condoleezza Rice déclare que "ce (la lettre de 18 pages) n'est pas une ouverture diplomatique sérieuse", elle est hors-sujet.

Les options américaines actuellement sur la table de chevet du président Bush, n'en sont pas vraiment. L'étouffement du régime honni par un boycott international n'a aucune chance d'aboutir parce qu'il n'y aura aucun boycott. La Russie et la Chine y veillent. Poutine a eu des mots très durs à l'endroit du vice-président Cheney lors d'un discours récent à la Douma de Moscou pour signifier à Washington qu'il en avait sa claque des objurgations américaines.

Les Chinois ont des relations ancestrales avec la Perse, et entendent bien les maintenir coûte que coûte à l'approche d'une période d'énergie rare. Si ça gêne les Américains, pour eux c'est tant mieux puisque ceux-ci croisent dans le détroit de Formose et ce faisant s'impliquent, aux yeux de Pékin, dans les affaires intérieures chinoises.

L'option militaire n'en est pas une non plus. Même si une frappe chirurgicale parvient à anéantir deux ou trois sites nucléaires iraniens avec quelques dommages collatéraux, la suite donnée à cette attaque mobilisera des moyens disproportionnés rapportés aux disponibilités. Il faudra réunir dans l'urgence une coalition de forces, en sus de celles engagées en Irak, et cet appel à solidarité ne trouvera aucun écho si préalablement à cette tragédie, l'Amérique n'a pas clairement montré aux yeux du monde sa volonté de négocier à fond, le faisant directement et longtemps.

Pour le moment, il semble bien que la politique américaine au Moyen Orient soit plutôt celle du chien crevé au fil de l'eau. Tous les moyens sont sur-engagés, les opérations lancées se continuent dans une routine obligatoire. Il n'est pas possible d'entreprendre d'opérations supplémentaires. Au Pentagone on suit la pente sans trop savoir sur quoi elle débouche en bas. Le moral des troupes est très bas, les généraux ronchonnent. Inutile d'ajouter que le peuple américain est déjà braqué contre toute aventure militaire menée par la même équipe que celle qui les a embourbés en Irak. Et les capacités financières sont taries.

Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tandis que les centrifugeuses iraniennes tournent, l'Occident a besoin rapidement d'un leader intelligent.

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