22 mai 2006

Les déboires de la démocratie

Les Nations-Unies, la Banque Mondiale, l'Occident libéral et plus que tous, le coeur de l'Empire, le Congrès des Etats-Unis, ont "forcé" le régime démocratique sur tous les pays de la planète, à de très rares exceptions près comme l'Arabie Saoudite qui détient une arme de rétorsion massive, Nauru et le Liechtenstein que personne à l'ouest du Pecos, ne peut situer sur une carte.
On peut s'étonner du succès de cette croisade qui aura converti le monde en moins de cinquante ans en faisant fleurir dans les coins les plus reculés, des parlements plus ou moins souverains mais toujours véhéments.
C'est oublier les souverains.

Les nouveaux souverains, issus des urnes, ont compris très tôt qu'un processus démocratique bien mené les rendait inexpugnables et que la balle restait dans leur camp autant qu'ils sachent utiliser le dit-processus à leur avantage.
D'expérience, la "communauté internationale" finit par absoudre les pires comportements dès lors qu'un semblant de démocratie est respecté, et surtout que ses inspecteurs gardent le libre accès à la machine à écrire de l'hôtel Intercontinental qui diffusera sur toutes les agences que le déroulement du scrutin était acceptable sous certaines réserves qui n'entachent pas le résultat.
Même Loukachenka fait le maximum pour mettre un décor démocratique autour de son étreinte sur la Biélorussie. Et jusqu'à Castro, Kim Jong-il, Hu Jintao de préserver les formes.
Il faut vraiment passer à la campagne électorale de terreur pour que l'on bronche en haut lieu ! Mugabe au Zimbabwe est l'archétype du déviant, mais il suffirait de peu pour qu'on lui rende ses visas vers l'Europe ; mal élu, mais élu ! Quoique le champ de misère soit dévasté à un point tel que nulle organisation ne se précipitera pour faire renaître la brillante Rhodésie. D'autres chefs d'état saccagent proprement leur élection et le monde des bailleurs ferme les yeux dès que les intérêts sont croisés.

La morille ronde à demi noyée dans le potage, c'est quand les vrais méchants utilisent sciemment le processus démocratique pour arracher le pouvoir aux bons élèves du FMI, enfants de la gouvernance bonne ou pas mais autorisée.

1992. Le Front Islamique du Salut se présente "démocratiquement" aux portes du pouvoir. La junte menacée lui claque la porte au nez et annule le second tour qui les consacrerait. Dix ans de guerre civile, dommages collatéraux en France. Aucune instance n'a réprimandé Sid Ahmed Ghozali du coup d'état.

......

2006. Le Hamas gagne les élections palestiniennes au terme d'une longue campagne d'intégrité, d'ordre public et d'exaltation de l'honneur traduite par l'explosion d'enfants-kamikazes sur les marchés israéliens. Ils sont élus démocratiquement ; on ne peut donc leur ôter leur légitimité, mais en attendant qu'ils deviennent raisonnables et mettent le mouchoir sur leur charte qui veut "foutre les Juifs à la mer", l'Occident leur coupe les vivres ; et le pays bascule dans la misère noire, CQFD.

Les jeunes pays abonnés aux fonds internationaux doivent faire où on leur dit de faire. La démocratie est indispensable à ces petites nations pour survivre, mais encore faut-il qu'elle ouvre la porte à des partis pro-occidentaux ou neutres, à défaut de quoi, on vous laisse observer ce gentil peuple crever à travers les reportages d'agences. Le Hamas est enkysté pour longtemps en Palestine et son peuple va souffrir plus durement.

Mais la "démocratie libérale" ne porte pas tous les stigmates du cynisme. Le "légitimisme obtus" a sa part. Les Khmers Rouges surgis de la jungle, gardèrent leur siège à l'ONU jusqu'à l'extrême onction vietnamienne, et les Taliban le leur, jusqu'au renversement du régime par l'Alliance du Nord. Pourquoi ?
Massoud le pas-éluParce que les Taliban étaient issus d'une révolte populaire contre les seigneurs de guerre afghans qui avaient mis le pays en coupe réglée au départ des Soviétiques. Dit en passant, le dernier voyage du commandant Massoud en Europe avant que la coalition tadjik-ouzbek-pachtoune ne précipite en un front offensif, fut un échec, puisque aucun pays ne désirait recevoir un chef rebelle au pouvoir légitime ; son intervention devant l'Assemblée de Strasbourg fut applaudie pour le courage, et vite oubliée parce que le Lion du Panchir n'était pas élu ! Et ... le FIS algérien le fit assassiner.
Pareil pour les Khmers Rouges. Ils étaient issus d'une révolution populaire victorieuse d'un général-dictateur non élu, donc légitimes. Sihanouk le pacifique en a remis une couche en les couvrant ; il fut leur complice silencieux.

On se demande ce qui serait advenu du procès de Riom si le maréchal Pétain avait organisé en juillet 1940 un référendum-plébiscite validant l'Armistice et la Révolution Nationale (puisqu'il est d'usage de doubler les questions). L'Amérique conquise lui aurait offert tout un parc automobile multicolore et pas seulement une grosse Cadillac noire !

Pétain à la frontière suisse
Hier soir encore, Washington renouvelait sa profession de foi dans un grand Moyen Orient démocratique. Sans doute est-ce pour cela qu'ils ont reçu à la Maison Blanche le fils Moubarak. Qu'importe ! Lorsqu'on assiste à l'explosion d'hystérie populaire qui a suivi (tardivement) la publication des caricatures danoises, on est en droit de se poser la question de l'expression d'un choix démocratique par la Rue arabe. Au delà d'un cercle élitiste, la propagande démocratique ressortit plus du pastoralisme agressif de masse que de l'exercice propédeutique. Cela ne semble pas inquiéter monsieur Bush. Mais si nous y regardons de plus près, l'éducation démocratique de nos nations européennes est toute ici dans l'art du trompe l'oeil, cet oeil dans lequel est plantée la poutre. La représentation nationale se saisit de son propre destin avant que de se soucier de celui de la nation si tant est qu'elle y consente. Les dérives claniques de la classe politique française sont édifiantes. Le tour de garde actuel au rempart, est risible. Finalement l'obligation démocratique c'est un truc d'initiés.

Si au lieu d'évaluer le gouvernement d'un pays à sa "démocraticité", on le pesait par exemple au niveau de Bonheur National Brut comme le demande le roi du Bhoutan, on reclasserait utilement les bons qui méritent un coup de pouce dans le besoin, des mauvais qu'il conviendrait d'abord d'éliminer plutôt que d'abonder au tonneau de leur insondable gabegie, quelle que soit la forme de leur gouvernement.
Et la France ne serait pas si bien placée que ça !

Les régimes ne devraient être jugés qu'à l'aune du bonheur relatif de leur peuple et de la solidarité qu'ils montrent à l'endroit de la planète qu'ils occupent à côté d'autres.

La démocratie n'est pas la panacée. L'anarchie papouasienne ou la monarchie alpine de Vaduz ne sont pas l'enfer non plus. Certains, au niveau décideur suprême, commencent à s'en douter. Les évolutions prochaines du Congrès des Etats-Unis seront intéressantes.

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