14 juin 2006

La pensée et le parti

La Coupe du Monde de Foot met au second plan la campagne politique présidentielle des partis, ce qui leur permet de souffler un peu car il y a surtout du pire et du moyen dans leurs projets. Ils se hâtent pour le cas d'une vacance hâtée. Mais en tâche de fond dans la pénombre, car le public devenait goguenard devant les pirouettes des débats internes pour la galerie, les menaces d'exclusion en tout genre et le silence inquiétant de certains, tapis dans la lueur des incendies de l'insécurité.

Le dernier projet arrivé est celui du Parti socialiste de la vieille gauche, qui remonte sur la haquenée du déficit budgétaire pour distribuer "notre" générosité. Plus ça passe, moins ça change et le "Dire" est primordial pour survivre à l'Audimat. Le microcosme politique est la crypte du verbe, il suffit d'y parler pour en être. La signification profonde d'une déclaration n'a aucune importance, pas plus que les conséquences de son éventuelle application. La Vérité est secondaire. Les vérités sur l'excès grave de dépenses publiques, sur la Dette, sur la mise en péril des retraites autres que celles des fonctionnaires, sur la porosité de nos systèmes de sécurité, sur la médiocrité de nos classements internationaux, et plus généralement sur notre repli subi, ne sont pas à l'ordre du jour.
C'est justice d'abord, selon les idées de chaque camp, avec la seule précaution de faire payer le camp adverse. Il n'y a pas un sou de réflexions pures, que des résultats statistiques ou des objurgations idéologiques, point de "pensées". Il n'y pas de recherche de la vérité.

simone weil"S'il n'y a pas de vérité, il est légitime de penser de telle ou de telle manière en tant qu'on se trouve être en fait telle ou telle chose. Comme on a des cheveux noirs, bruns, roux ou blonds, parce qu'on est comme cela, on émet aussi telles ou telles pensées. La pensée, comme les cheveux, est le processus physique d'élimination. Si on reconnaît qu'il y a une vérité, il n'est permis de penser que ce qui est vrai." disait la philosophe Simone Weil dans un pamphlet écrit après la Débâcle de 40 qui stigmatisait les partis politiques.

C'est toujours d'actualité. "L’appartenance à un parti contraint au mieux les plus conscients au mensonge, au parti, au public, à soi-même, disait-elle aussi, ... c’est une situation qui ne peut être acceptée qu’à cause de la nécessité qui contraint à se trouver dans un parti pour participer efficacement aux affaires publiques. Mais alors la nécessité est un mal et il faut y mettre fin en supprimant les partis, obstacles à la vérité et à la prise de conscience".
Sa Note sur la suppression générale des partis politiques est rééditée à 12 euros chez Climats ; elle vaut la peine.

Que ce soit les partis de gouvernement ou les partis insurgés, les programmes veulent attraper tout, sont bâtis pour le rassemblement le plus large possible. En démocratie, plus large est l'adhésion, plus proche est La Vérité. Mais ça ne trompe plus grand monde sauf ceux qui vivent de ce concept. Et le désamour des Français pour leurs partis vient de ce dessillement. En revanche l'engouement du public pour Ségolène Royal tient pour beaucoup à sa position de free lance, hors du parti, et de l'interactivité formelle de sa plateforme politique qu'elle a vendue aux électeurs sur son site Internet, leur laissant croire qu'ils sont entendus. Dès lors que sa démarche est "partisane", comme l'exige sa carte socialiste après la promulgation du Programme officiel - j'allais dire l'Officiel du Spectacle -, on peut prédire un tassement de l'enthousiasme, si elle utilise ce programme comme un cadre alors qu'elle devrait s'en servir comme d'un socle. Mais bon, elle a d'excellents conseils en communication, et tout passe par là !

Simone Weil disait aussi : "Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l'unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite".

Or le PS a ramassé beaucoup d'adhérents nouveaux par "un clic" sur son site dans l'espoir qu'ont tous de peser sur l'investiture du candidat. Le parti croît. A cause des Royalins ? D'aucuns le redoutent même si madame Royal n'est pas adoubée par les caciques pour ramasser le tapis. On va certainement assister au fonctionnement pervers d'un parti démocratique dans l'étouffement de son champion par le centralisme démocratique incontournable de ses éléphants. Ce sera la preuve une fois encore que le peuple à scruter n'est pas autorisé sous ce régime parlementaire à exprimer son vouloir qui serait la réponse (multiple) à un questionnement le plus subtil possible selon les capacités de chacun. C'était le dessein gaullien de mettre en communication directe, hors de tout encadrement partisan, le "despote éclairé" et "son peuple". Hélas, penser est décrété inutile pour le peuple par la caste politique ! Le peuple est convoqué à trancher un choix préétabli par eux, et en bloc ! C'est le principe du programme : package à prendre ou à prendre ; un peu, beaucoup, toujours passionnément !

Alain surenchérissait jadis sur le Parti communiste :"Il n’y a point de pensée, ce qui rend compte d’une sottise qui n’est pas en rapport avec la commune sottise mais qui la dépasse de bien loin." Depuis lors, le PCF a métastasé.

Un bon article dans Le Figaro Littéraire du 9 juin pour la réédition de cette note de Simone Weil. A sauvegarder en cliquant ci-dessus avant qu'il ne passe en archives payantes.

Les Epées n°19 ont aussi une notice sur l'ouvrage.

1 commentaire:

  1. Simone Weil a occupé une maison-belvédère sur la falaise de Conflans-Ste Honorine, au joli nom de "La Louisiane". Bien des idées concernant l'Europe future furent débattues là, entre gens de qualité.
    Une plaque en façade de la rue aux moines le rappelle.

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