18 janv. 2007

Le choix stérile

L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on au paradis. Quand les hommes de la liberté, comme les appelle Manceron, décidèrent de l'égalité universelle, ils allongèrent de quelques miles la voie infernale que devaient emprunter les cohortes compactes et uniformes du peuple. Hélas pour la générosité de l'idée, la Nation atomisée en individus, n'eut de cesse dès lors de se recaser en fonction des aptitudes de chacun à se placer sur la chaîne alimentaire. La liberté de tout un chacun à dévorer son moins-égal ne laissa pas de surprendre par les génies qu'elle produisit dans une sélection naturelle impitoyable, même si des ravages inouïs modulèrent à certains moments l'enthousiasme officiel.

L'affection hiérarchique verticale et réciproque étant devenue obsolète, lui succéda l'arpentage horizontal des intérêts personnels pour leur égalisation par préemption des dépassements ; ce qui découragea les moins violents et les oisifs. La morale s'effrita par la normalisation des moeurs en creux - tout devenait permis si le principe d'égalité d'accès était préservé - jusqu'à disparaître presque entièrement de nos jours. Deux cents ans et des brouettes plus tard, on va marier des hommes, puisqu'ils ont l'égal des femmes. Mais c'est à l'étage du pouvoir que la démoralisation est la plus achevée.

Après les désordres politiques et financiers des IIIè et IVè républiques, Charles De Gaulle s'était arrangé en 1962 pour reprendre la main aux politiciens et à leurs appareils partisans qui mettaient la morale du pays en coupe réglée. Il inventa l'élection présidentielle au suffrage direct : la sincérité du regard. Si le précepte n'apportait aucune garantie de capacité, il prévoyait d’en détourner les rats. La belle formule qui le résume - " la rencontre d'un homme et d'un peuple" - ne lui survivra pas longtemps.
Malgré tout les deux présidents qui lui succédèrent ont chacun joué du charisme écrit pour le rôle jusqu'à sombrer pour le second dans le narcissisme. Seul le vieux routier de la Quatrième, Mitterrand, dérogea à la règle en appuyant sa candidature sur la collusion électorale de trois partis de gauche ayant rédigé un programme commun de gouvernement qui portait les 110 propositions du candidat archéo-socialiste, mais monarchiste dans l'âme. Quel brouet !

C'est finalement Jacques Chirac qui renouera avec cette jeune tradition de la poignée de main sincère à profusion, en bousculant le paysage politique pré-établi par les partis dont le sien propre l'en excluait. Il gagna seul en 1995. Il retrouvera cette posture lors de sa réélection à 82% en 2002. Le peuple rassemblé comme jamais par les tambours de la nomenklatura en péril, face à son président, seul !

Aux résultats, on constate que le peuple s'est lourdement trompé, quatre fois au moins. La sincérité du regard n'aura servi à rien, le pays s’est ruiné en un quart de siècle.
Doit-on dire que le principe du chef d'Etat choisi est déficient ?
Oui, puisque après 14 ans de gabegie marxiste, on vient d'en prendre pour 12 ans de politique du chien-crevé-au-fil-de-l'eau, mais dans la meilleure empathie possible avec le peuple des benêts. Du dodécannat chiraquien, l'histoire retiendra la proximité paysanne du chef de l’Etat, sa lutte bruyante et vaine contre l'engagement de l'Occident en Irak, et peut-être l'accession de Michel Platini à la présidence de l'UEFA. C'est tout.

Maintenant ?
L'Etat est en quasi-faillite. Le pays doute. L'avenir est précarisé. La Nation va-t-elle appeler son sauveur comme à chaque fois ? On ne voit pas qui ferait vraiment l'affaire ; par le principe d'égalité, nous avons des millions de sauveurs potentiels ! Et parmi eux ils sont légion à se croire indispensables. Nous obtiendrons comme à chaque fois, le plus « habile à parvenir » !

Le spectacle que nous donne la campagne électorale actuelle est le pire possible. Le niveau des débats est misérable et cette misère est convenue parce qu’elle habille la vacuité des programmes, tous bâtis sur des lendemains qui doivent obligatoirement chanter. L’occidenté Madelin qui sans rire se dit libéral avant que de droite, convoquait ce matin une croissance de 3,5% pour régler les questions cruciales. Il la trouvera où ? Par un décret au Journal Officiel ?

Royal de son côté renvoie aux comités citoyens groupés en débats participatifs, la production future des miracles nécessaires. Les autres se déterminent par rapport à ça, mais aucun ne laisse une marque nette de son passage, car dans le jeu pervers du marché politique, le moindre faux-pas anéantit des semaines d’explications vaseuses, comme l'a fait Hollande sur la question fiscale.

La farce peut très bien aboutir à l'avènement de madame Royal qui confond mauvais caractère et compétences. Dans l'environnement international le plus dangereux qui soit depuis la chute du Mur de Berlin, laisser la barre de la France à un marin de beau temps comme Marie-Ségolène est le risque que nous allons tous ensemble courir ! A la première crise, prévaudra l'argument d'autorité sur tout autre conseil qui n'aura pas l'avantage de la flatter. Nous avons eu un président fort en coups de tête mais capable de se rétracter sans vergogne ; nous risquons une présidente de classe moyenne, caractérielle, et têtue à la G.W. Bush !

Nous entrons dans un siècle où se ressent vraiment le besoin d'un professionnel affûté, entouré d'experts éprouvés. Le vent de l'histoire qui prend des tours pendant que nous nous abandonnons aux joies du cirque électoral, va balayer bien de nos certitudes et même celle de l'égalisation des chances.

Des esprits libres de préjugés idéologiques pourraient bien organiser au sein de la Nation une race de dirigeants afin que le pays ait sous la main en toutes circonstances une ressource d’éléments prédisposés à la chose publique, éduqués et préservés de la crasse démagogique, de la concussion et de la chasse aux prébendes.
Comme les puissances célestes le font du dalaï lama détecté par les sages, on confierait ces pépites à des naisseurs, puis des éleveurs, jusqu'à parfaire leur formation par l'expérience du pouvoir quotidien dans des instances internationales, ou dans le gouvernement de terres éloignées.

On retirerait alors la fonction présidentielle du jeu démagogique, laissant le parlementarisme foisonner au-dessous d'elle pour éponger les humeurs politiciennes de l'oligarchie représentant le peuple, classe qui s'auto-régénèrerait dans les combinaisons d'appareil comme aujourd'hui.

On dénationaliserait l'étage suprême pour lui rendre la connaissance, les capacités morale et intellectuelle, la résilience mentale et la pugnacité sur le théâtre du vaste monde. Ainsi le paysage politique n'étant que peu différent de celui que nos élites dévastent actuellement, elles ne prendraient pas ombrage d'un exécutif privatisé, compact et efficace.
On peut rêver.

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