29 oct. 2007

Le petit train de Palavas

armes de MontpellierToussaint grisaille. Quoiqu'en dise la sainte Eglise c'est bien le jour des Morts. Celui aussi de la Nostalgie qui va avec. Je remonte en pensée jusques avant ma naissance pour évoquer un bonheur facile et abordable comme on savait en distribuer jadis au bon peuple à côté du nécessaire. C'était avant que nous ne soyons caporalisés par le "marketing" et intoxiqués par les déjections automobiles dont, paraît-il, nous ne nous relèverons pas !
Figurez-vous une belle ville du midi, plutôt chic, et réputée pour ses étudiantes délurées, ancienne possession du roi d'Aragon et fameuse pour sa faculté de médecine fondée en 1220 avec un corps d'enseignants morisques et juifs chassés d'Espagne. Cette ville est à dix kilomètres de la grande bleue, elle s'appelle Montpellier.

Quand mon cheminot de grand-père avait fini sa longue journée au triage de la Compagnie du PLM, ma grand-mère le rejoignait à bicyclette avec leurs deux enfants, l'aînée avait le sien, jusqu'à un garage à vélos ouvert "night & day" au bord du coeur de ville. Elle libérait le panier de pique-nique du guidon, et la famille traversait la rue pour prendre le petit train de Palavas. Une demi-heure plus tard, on descendait du train quasiment sur la plage.

Il ne restait qu'à étaler la couverture de coton, trouver la salière, poser les tomates sur des assiettes avec les sardines à l'huile, couper le pain et passer à table, à dix mètres des flots bleus qui chantaient leurs vagues jusqu'à vous. Le dernier train remontait à Montpellier à minuit. Cinq minutes à bicyclette en descente jusqu'au Pont Juvénal, et au lit !

gare de l'Esplanade

Ce genre de petit bonheur disparut en 1968, grâce à la "Modernisation". Pour être à la page, un parti politique prétendu républicain mais fait surtout pour les bourgeois de Brel, supprima le train, pour cent raisons comptables bien que la ligne ne perdît pas d'argent, et la petite compagnie des Chemins de fer de l'Hérault qui n'offrait aucun poste d'avenir aux politiciens locaux fut dissoute. On passa le service de transport aux cars et à la sainte automobile, pour lesquels on tailla de larges routes, qui ne suffisent évidemment plus.

Cette ligne pittoresque mais utile passa soixante millions de voyageurs en 96 ans, du 6 mai 1872 au 31 octobre 1968, selon Paul Génelot, cheminot montpelliérain, fou des petits trains, qui a publié en 1993 « La gare de Montpellier à travers le temps » chez Espace-Sud Editions.

place de la Comédie

Afin qu'on ne puisse pas revenir en arrière, dès fois que des gens intelligents parviendraient à la mairie et au Conseil général, on rasa la gare de tête pour faire un centre commercial au meilleur endroit de la ville, Le Polygone, et on détruisit à l'autre bout la gare de Palavas pour faire une gare routière et un parking à bagnoles au bord de la plage, carrément génial !
Mais le plus lâche fut d'avoir récupéré les emprises foncières urbaines qui permettaient au petit train de quitter le centre-ville vers la mer. En comparaison, Paris a gardé longtemps inutilisée l'ancienne ligne de Chartres, au cas où. Et elle permit un jour de faire sortir les TGV de Paris-Montparnasse vers Tours. Il est difficile d'être pire que les delmasiens, surtout dans une ville dédiée au tourisme. Courir du coeur très architecturée d'une ville radieuse (on l'appelle l'Ecusson) au sable fin de la plage, par un petit train à vapeur roulant sur 11 km le long du Lez, était une attraction inimitable et un service sans concurrence aujourd'hui. Hélas ! Le général des imbéciles s'appelait François Delmas, avocat de profession et maire encarté au Marais, à l'enseigne du Parti Républicain, le pire !
Il fit d'autres "améliorations" à la belle ville de Montpellier comme d'écraser le marché Laissac par un horrible parking soviétique.

Albert DuboutOn comprend mieux pourquoi un certain socialiste, Georges Frêche, professeur de droit romain mais baptisé le Le Pen de gauche, lui ravit la mairie si facilement. Pour consoler le perdant, Raymond Barre le nommera en 1978 sous-ministre à l'Environnement (ça ne s'invente pas). Pendant ce temps, le tonitruant tribun victorieux avait de grands projets qui flatteraient son orgueil, et une pugnacité inlassable pour les réaliser. Il faut un but aux ambitions, pour lui c'était le trône de Pierre, Paul ou Jacques d'Aragon, pas moins. Ecrasant les résistances à quelque niveau qu'elles apparaissent, par tous moyens licites à sa portée et discutables quelquefois, il multipliera en de grandes structures impériales les "petits bonheurs tranquilles" confisqués par la municipalité de cuistres précédente, dont les héritiers néo-gaullistes ne sont pas encore en position de revenir, malgré le soutien extravagant de Harkis sans mémoire !

Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, Georges Ier de Septimanie finira par lancer un tramway balnéaire après le tram urbain de la communauté éponyme qu'il préside toujours. L'enquête d'utilité publique est close. Les mânes d'Albert Dubout approuvent. Restent les sous. Toujours les sous. Après le bétonnage inconsidéré de la plaine de Lattes qui sépare la ville de la mer, il va revenir très cher le joli tramway vers le sable.
Tout existait ! Tout est à refaire au prix du foncier actuel. Je ne sais pas si, avec les 35 heures, le dernier retour sera à minuit, et si la gare sera rebâtie au bord de l'eau. J'en doute, mais s'il ne se fait pas, je parie que Frêche fera exhumer Delmas pour le pendre dans le grand hall de son château comme Cromwell !

château Newcastle de Septime Premier
Par cette petite histoire, on touche du doigt l'incapacité de certains édiles éphémères à se projeter dans l'avenir, et surtout à résister au lobbying constant d'intérêts particuliers qui eux ne gèrent qu'à court terme. 1968 ce n'était pas la préhistoire et on parlait déjà en France d'aménagement du territoire. Mais la bagnole était la reine de l'industrie et il fallait lui sacrifier tout ce qui passait sous la dent du bulldozer afin qu'elle ne dévore pas les carrières politiques. Pompidou faillit bien engloutir Paris sous les voies rapides. Depuis 1968 les choses ont empiré puisque les grandes sociétés se gèrent "au trimestre". Il aura fallu qu'une sorte d'imperator prenne la ville d'assaut en 1977 et en fasse Sa Chose pour que s'allument enfin les lumières de la Perspective.

Décidément les rois, on n'en sort pas !

Le petit train de Palavas a son site : cliquez ici ! TÛûûu...uuÛT !

2 commentaires:

  1. J'ai utilisé le petit train de Palavas lorsque j'étais appelé en 1960 et j'applaudis des deux mains à votre article qui , avec un humour décapant, résume hélas l'incapacité de nos édiles à se projeter dans l'avenir. L'imagination n'est pas au pouvoir sauf s'il s'agit de se faire une santé financière.

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  2. Ce billet ayant réapparu dans les statistiques de consultations je découvre votre commentaire.
    J'ai moi aussi connu ce train, c'était carrément formidable et lent et Delmas un âne bâté !

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