19 mars 2008

Revenir à Rodez

cathédrale RodezLa route est étroite et malcommode qui monte à l'asile des fous, la colline inspirée de chez nous, la rocade en a pris tout le trafic et l'on se sent perdu sous de vastes frondaisons loin des barrières de la ville, étonné de ne point voir fumer tranquillement sa pipe, assis sur le muret d'enceinte, quelque idiot coiffé du tricorne napoléonien en papier journal. On les dissimule sans doute, ou bien l'asile a-t'il fermé, ou se sont-ils enfuis comme des étourneaux. Tout au moins le cycliste égaré en ces lieux reniflera-t'il les remugles de l'abandon, ce mélange d'herbe humide et de poussière lourde qui marque profondément les cours à l'herbe folle et les bâtisses désespérées.

A passé sur cette route un poète en fuite. Non ce n'était pas Artaud. Je m'intéresse à Voronca pas aujourd'hui à Artaud. Né roumain en 1903, il débute avec Brancusi et Brauner dans l'avant-garde bucarestine et viendra à Paris dans les années trente comme toute sa génération, attiré par les fastes du surréalisme. Poète lyrique et humaniste de sensibilité "prolétarienne", il se repliera dans l'Aveyron quand les hordes vert-de-gris déferleront sur la France vaincue, et passera de longues soirées de poésie avec un jeune lieutenant royaliste, démobilisé de l'Armée de l'Air, qui tenait l'emploi de chef de corps-franc au maquis Du Guesclin. Celui-là était mon père.
Voronca souffrait des poumons et ne quittait de toute l'année un cache-col de laine blanche qui réchauffait l'air aspiré. Il se proposait toujours pour les coups de main de tous ordres et voulait se battre, mais chacun au maquis avait reconnu l'or du génie et prenait garde à ce qu'il ne puisse périr si bêtement dans une guerre qui était à peine la sienne. Sans doute ont-ils eu tort de trop le protéger , Ilarie Voronca se suicida en avril 1946. Son oeuvre est à lire. Extrait :

Ilarie Voronca« RIEN n'obscurcira la beauté de ce monde.
Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
Peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
L'amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
La lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n'obscurcira la beauté de ce monde.
Nulle défaite ne m'a été épargnée. J'ai connu
Le goût amer de la séparation. Et l'oubli de l'ami
Et les veilles auprès du mourant. Et le retour
Vide, du cimetière. Et le terrible regard de l'épouse
Abandonnée. Et l'âme enténébrée de l'étranger,
Mais rien n'obscurcira la beauté de ce monde. »


Le poète ne doit rien, on lui doit tout. Il fut associé à Artaud dans un prix littéraire de qualité décerné à Rodez, hommage posthume.
La route des fous plus loin file à travers les champs d'orge et de blé pour basculer bientôt dans un profond vallon où musarde la mince rivière qui donna son nom au département. L'endroit est sombre car encaissé et on apprécie de revoir la clarté dès qu'on a passé le ponceau qui marque la fin de la pente. On remonte alors à travers les châtaigneraies vers un plateau battu des vents qui porte la meilleure terre à solanacées de France - d'aucuns les traitent de pommes de terre -, aussitôt que vous avez pénétré dans le fier village de Moyrazès, aujourd'hui mort. Ils ont même retiré du sol les grosses chevilles de bois carrées qui portaient à fleur de terre les lourdes quilles du jeu national, ancêtre du bowling.

Au temps où Voronca déclamait à la lampe tempête, ce village isolé de moins de cinquante feux était une enclave ottomane en Aveyron pourvue de bien cinq auberges. Elles se disputaient les faveurs nocturnes des guerriers de rencontre qui hantaient le désert du Ségala. Avant que la mode ne prenne ensuite à Paris, le village était déjà en 1940 sous la coupe des femmes. Si tant qu'on ne désignait les hommes valides que comme ceux d'icelles, celui de la postière, celui de la boulangère, celui de l'institutrice, celui de la buraliste, celui de la Berthe, de la Marie, de la Lucette, autrement dit le parangon du gigolo. Le Roumain Voronca s'amusait de relever souvent qu'il n'y avait que des Turcs par ici.

MoyrazèsLa licence IV du divan bosphorien attira même un gros propriétaire foncier - il possédait à lui tout seul la place de l'Olmet et le début de la rue du Bal à Rodez - qui abandonna ses pénates ruthénois pour se réfugier au flanc d'une gironde glaneuse qui l'âge aidant, se mua en souillon de la pire espèce jusqu'à faire monter toute la basse-cour dans la salle commune où elle était plus facile à nourrir et saigner. Nul ne s'aventurait dans l'antre aux milles turluttes de peur de rester scotché au sol par la fiante verte que déposaient en couches successives canards, dindons et autre oie, sans parler des poules pondeuses fièrement juchées sur l'armoire à glace. L'Ernestou qui ne marchait plus qu'au Marc de Bourgogne n'avait qu'un seul ami qui lui faisait une visite de non-voyant, non-croyant, par pure charité radicale-socialiste. Celui-ci était mon grand-père, un des rares quelques-uns de Moyrazès à n'être point turc.
Des Turcs il n'en reste plus qu'un. Il vit avec la Marthe, une servante ordinaire. Ils se sont enkystés dans l'auberge de famille à l'abandon et guettent derrière les grands volets de bois toujours clos, le bruit de moteur de la camionnette des Postes qui apporterait des nouvelles de la Catherine partie à la ville il y a longtemps, mais qui ne s'arrête jamais. Alors on se rassoit devant la bouteille de Picon. Mehraba effendim.

(publié dans La Lettre de La Noue du 24 septembre 2002)

1 commentaire:

  1. Ah, la lettre de la Noue !! Et l'ancien Steppique !!
    A la maison, on l'attendait tous, ils paraissaient en général le jeudi, et c'était la gourmandise de la fin de la semaine: l'analyse politique, l'international, la petite douceur de poésie et Zhongshan !
    Qui nous les rendra ?

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