31 déc. 2013

Bonne Année 2014


Depuis la fermeture de Royal-Artillerie, c'est le blogue tartare qui se tape la bonne année. Amis steppiques nous voila rendus au seuil - quatre, trois, deux, un, champagne ! - de l'année totale, celle de tous les dangers. La connerie en bottes de fer se parfume à l'antirouille et tout ce que notre belle et vieille France compte d'ânes est rangé en carrés d'infanterie pour recevoir l'assaut du Désordre. Dix pour cent du pays endigués dans Le-Statut-Protégé vont contenir la marée haute du Jour de Colère !



Normalement c'est le Crazy Horse qui ouvre l'année sur ce blogue , mais pour relever le niveau, je vous offre pour le nouvel an un chapitre de Jean Bodin sur la démocratie. Juste pour respirer de l'air frais. A cet effet, l'orthographe est modernisée afin de ne pas freiner la lecture, car Bodin c'est un style coulé. Les inter-titres en italique sont rajoutés.





DES AVANTAGES ET DES DESAVANTAGES DE LA DEMOCRATIE


De l'égalité dans les dissemblances

L'ETAT POPULAIRE paraît le plus conforme à la nature ; c'est celui qui conserve le mieux l'égalité dans laquelle elle a fait naître les hommes. Les lois de police par conséquent y ont plus de rapport avec les loix naturelles. Si les biens & les honneurs n'y appartiennent à aucun ordre par préférence, c'est à peu près comme s'ils étaient communs. On n'a pas encore expliqué jusqu'à présent, ce que c'est que l'égalité que la nature a voulu mettre entre les hommes. Si on entend un partage égal de ses biens, ce n'est pas se conformer à ses opérations ; on doit mettre les honneurs au nombre des biens de la nature, c'est elle qui y a mis un prix en nous donnant l'amour-propre, d'où naissent l'émulation & le plaisir flatteur d'une distinction honorable. Elle a offert ses richesses à tous & ne les a données à personne ; mais c'est de sa main que l'on tient les qualités & les talents, par lesquels on peut acquérir ses biens. C'est elle qui les a distribués à chacun, & il est sensible qu'en les diversifiant, elle s'est éloignée de l'égalité prise dans le sens que l'on lui donne communément. L'égalité véritable , conforme aux vues de la nature, consiste à ce que chacun soit placé dans le rang auquel elle l'a rendu propre. Chacun aura un sort égal à ses talents, & des talents égaux à sa fortune.

Si les talents paroissent départis avec inégalité, c'est qu'on ne les examine pas d'assez près. Ils peuvent être à peu près égaux sans être semblables. Une attention bien exacte serait de percevoir plus de jugement dans celui qui a moins d'imagination ; plus de solide, avec moins de brillant ; plus de candeur, avec moins de finesse ; plus de force de corps ou d'esprit ; plus d'aptitude pour une espèce de science, pour un certain art, un certain exercice ; plus ou moins de santé, avec plus ou moins d'autres qualités : un plus long détail entraînerait trop loin. En général, chacun est dédommagé par quelque avantage de ceux que d'autres ont dans un degré plus éminent.

Des différentes parties du moteur social

Ce n'est pas tout. II est sensible que la Providence en diversifiant les talents a voulu marquer différents étages nécessaires à l'entretien de la société. En faisant les uns plus ingénieux, elle les a faits pour instruire & montrer le bien dans chaque occasion ; elle a donné la force de l'esprit pour commander, celle du corps pour exécuter. Elle a donné plus de discernement & des passions moins vives pour établir la justice & la probité. Tout marque qu'elle a voulu distinguer des rangs ; on ne doit pas en conclure qu'elle ait voulu détruire l'égalité. Les qualités d'un consul ne sont pas celles d'un artisan. Cependant l'architecte qui sait parfaitement conduire toutes les parties d'un édifice, confère proportionnellement autant d'esprit dans la société, que le consul en dirigeant les délibérations du Sénat ; il remplit également la sphère dans laquelle il est placé. II en est de même de tous les ordres : si chacun était mis dans la place assortie aux qualités qu'il a reçues de la nature, chacun remplirait la sienne avec une égalité relative de talents. La fortune, les honneurs de chacun seraient égaux à ce que la nature lui en a destiné. On ne doit donc pas comprendre l'égalité qui devrait faire le fondement de la Démocratie, comme une égalité absolue, mais comme relative au degré des qualités, & ces qualités ont dû être dìfférencìées pout s'accorder avec la diversité des besoins de la société.

Du plus beau des Etats théoriques

La Démocratie est de tous les Etats celui où les places & les talents peuvent le mieux s'assortir ; où la naissance ne distingue personne ; le mérite seul a droit aux dignités ; où l'élection remplit les charges, on les donne au plus digne dans chaque genre, Nos discours, nos actions, tout jusques à nos gestes nous découvrent. Il en résulte une réputation qui se forme par le sentiment public ; il s'égare rarement. De là doivent dériver les choix les plus convenables à l'espèce de capacité. Si chacun occupe le poste dont il est capable, le bon ordre ne peut pas être mal observé. Si la société des hommes ne se peut entretenir que par l'amitié, l'amitié par l'égalité qui supprime l'envie, & si l'envie se peut facilement bannir dans la Démocratie, ce sera la constitution la plus à désirer. On ne disputera point que ce ne soit l'Etat qui laisse au citoyen la plus grande liberté, La liberté développe les talents. C'est dans les Républiques que l'on a vu les plus grands législateurs, les plus célèbres légistes. Les Républìques nous fournirent les exemples des plus grands effets de l'éloquence ; il est permis d'y penser, & d'y publìer ses pensées. Ailleurs, la crainte du Gouvernement resserre les talents, ceux mêmes qui les possèdent les ignorent souvent, & l'hìstoirc n'ose être la bouche de la vérité, La liberté est le don le plus précieux de la nature. L'homme, sans aucune réflexion, court à la liberté ; on peut les comparer à ces portions séparées de l'insecte, qui ne cessent de se mouvoir, que l'attraction semble porter l'une vers l'autre, & qui font des efforts jusques à ce qu'elles soient rejointes ou que leurs forces soient épuisées.

C'est cette liberté qui forme les héros en donnant un amour invincible pour une patrie qui laisse jouir de la liberté. Aucun Etat n'est aussi bien constitué pour la guerre que la Démocratie, à cause du grand attachement du citoyen pour conserver un bien si précieux, Chaque petite République de l'Italie coûta plus à dompter aux Romains, que les plus puissants royaumes ; tant qu'il restait un homme, il disputait sa liberté. Sidney dit, que les vieillards, les femmes & les enfants, ouvraient les portes lorsqu'il ne restait plus un citoyen pour les fermer. Les grands Capitaines y sont plus communs, parce que les talents y percent toujours, & que l'on y reçoit les honneurs conformes aux talents. Enfin, on ne connaît d'autre souverain que la loi, & la loi est formée sur l'opinìon que le général a de la justice. Ces raisons sont apparentes ; mais semblables aux toiles d'araignées elles n'ont pas plus de force.

De la nature imparfaite des hommes

La nature en partageant entre les hommes les qualités différentes & les mêmes dans différents degrés, aurait rendu un service, bien précieux à l'humanité, si elle avait donné à chacun assez de lumière pour connaître celles dont elle l'a pourvu & celles qu'elle lui a déniées : cet avantage serait inappréciable, elle n'a pas voulu nous en favoriser. Bien loin de là, elle nous a donné à tous un amour-propre qui nous aveugle à cet égard. Comment nous laisseraìt-il apercevoir les bornes de nos talents s'il nous trompe pour les choses soumises à nos sens. Cette ignorance de nous-mêmes doit nécessairement faire naître la confusion & le désordre dans un Etat libre. On ne reconnaît pas sa place ; on veut occuper celle où l'on ne peut s'ajuster. Celui qui est né ppur être simple soldat croit qu'on lui fait injustice, s'il n'est élu général. Cette égalité prétendue devient une source inépuisable d'envie, de jalousies, & de dissensions. C'est le fort de la Démocratie.

On n'a pas besoin de chercher quelques défauts à la constitution populaire dans des pratiques particulières à quelques Etats. A Athènes & à Rome on devait assembler le peuple, trois fois, on demandait trois fois son approbation pour qu'une loi fût reçue : que faisait-on lorsqu'il n'était pas trois fois de suite du même sentiment ? Le vol d'un oiseau, le cri d'un rat, l'opposition d'un augure rompaient une assemblée ; l'élection des magistrats se différait par ce contre-temps, souvent l'ouvrage des compétiteurs. Ces défauts & mille autres semblables, ne sont pas les défauts de la Démocratie, mais d'une constitution singulière ; ils ne concluent rien pour le général.

Mais l'inconstance attachée au peuple, la facilité de le séduire, son ignorance, ses caprices qui lui font embrasser les mauvais partis comme les bons ; l'impossibilité de conserver un secret nécessaire à toute occasion, suffisent pour rendre l'Etat populaire improposable. Phocion ayant donné un conseil qui sut d'abord adopté par le peuple, ie tourna vers ceux qui étaìent à ses côtés, & leur dit "Mes amis, ne me serait-il point échappé quelque mauvais avis ?" Quel peuple que l'on veuille choisir, il sera toujours insolent dans la prospérité ; troublé & déconcerté dans l'infortune ; cruel dans sa colère ; prodigue & aveugle dans sa faveur ; incapable de prendre promptement une bonne résolution. Tout peuple souverain doit nécessairement tomber dans la plus abominable corruption ; elle est la suite de la liberté trop excessive, & trop vantée dans la Démocratie.

Enfin Mélenchon vint

La république de Rome se corrompit au point que Marius osa faire porter publiquement les sacs d'argent pour acheter les voix du peuple. On ne se cachait ni des concussions, ni de vendre les jugements ; on frémit lorsque l'on lit les accusations & les preuves contre Verres, & qu'on apprend la peine légère qui lui fut imposée. Tout était vénal, maladie commune, dit Plutarque, à tout Etat populaire. Platon l'appelle un marché où tout se vend ; aussi n'a-t-ìl point fait sa République idéale, Démocratique. On a vu à Rome un magistrat, un tribun, se faire suivre d'une troupe ramassée d'artisans & d'esclaves armés de bâtons, chasser la plus saine partie du peuple & tuer le consul que l'on venait de nonmmer ; ces attentats demeuraient impunis. Le peuple de Mégare ayant chassé son prince, établit pour première loi de l'Etat populaire, que les pauvres vivraient à discrétion chez les riches.

Le peuple d'Athènes écoutait & donnait sa confiance aux plus méchants hommes qui savaient flatter ses vices. II rebutait les gens sages & vertueux & les chassait, on y vit Miltiades & Phocion mourir dans la prison, Thémistocles & Alcibiade dans l'exil. On colore ces injustices de la crainte de les voir s'emparer de la souveraineté. C'est par là que, pour avancer quelque chose de singulier, on loue le mauvais usage de l'Ostracisme. Mais ce ne fut pas cette crainte qui fit chasser Aristide le juste ; & condamner Socrate à la ciguë. Si ces mêmes soupçons avaient fait bannir à Rome, Coriolan, Metellus, les deux Scipions & Cicéron, le peuple n'aurait pas dû souffrir Pompée, encore moins favoriser Marìus & César.

Un régime finalement pourri

Xénophon grand capitaine, homme d'état & philosophe, blâmait Athènes d'avoìr choisi la constitution la plus vicieuse, mais ìl l'estìmait de se conduire par le conseil des gens dépravés, c'était le seul moyen, disait-il, de se conserver dans l'Etat populaire. Jamais aucune République gouvernée par la voix du peuple n'a joui d'un bonheur paisible ; elles n'ont été florissantes que lorsqu'un Sénat ou de grands hommes les ont gouvernées, ce n'est plus le gouvernement Démocratique. L'Aréopage étant aboli & Périclès mort, Athènes, dit Polybe, fut comme un vaisseau sans gouvernail : les uns voulaient faire voile & les autres regagner le port, l'orage survint & le vaisseau fut submergé.

On parle de quelques peuples si doux, si portés vers la justice, qu'ils ont pu vivre sans autorité dominante. Les habitants de Guzula en Afrique élisaient un magistrat chaque jour de marché pour assurer la légalité du commerce du jour ; ils n'en avaient aucun dans les autres temps. Les Montagnards de Magnan, vers les frontières du Royaume de Fez, arrêtaient les passants pour décider les différends qui survenaient entre eux; c'était toute la forme de leur Gouvernement. Des caractères si modérés, si heureux ne peuvent avoir trop de liberté ; ils auraiént besoin d'être séquestrés du reste des hommes pour n'être pas gâtés, ou assujettis.

Passons au modèle sérieux représentatif

Mais, doit-on juger des Républiques populaires par les exemples de l'Antiquité ? On en voit s'élever depuis quelque temps, dans lesquelles les grands inconvénients sont retranchés. Le peuple élit son Gouvernement ; ce ne sont plus l'absurdité, les caprices turbulents, la légèreté, l'incapacité qui font les lois, ni qui décident du parti que doit prendre l'Etat ; le peuple l'ignore, il ne le divulgue pas. Ce n'est plus alors, comme je viens de le dire, une Démocratie simple, elle est gouvernée aristocratiquement. Ce font des Etats mixtes dont je parlerai dans la fuite. Cette forme est meilleure sans doute, cependant elle conserve un levain vicieux dans sa source ; le peuple a le droit de renverser ce qu'elle tient de l'Aristocratìe. C'est ce qui arriva à Rome, dont on ne doit jamais citer les exemples en faveur de l'Etat populaire. Le mélange de l'autorité du Sénat la soutint ; lorsque le peuple eût entièrement pris le dessus, la République fut perdue.

On voìt encore parmi les Suisses des Républiques à peu près populaires ; leur esprit est bon & simple, les richesses n'y sont pas emmenées par le commerce ; mais la plus grande raison de leur tranquillité est qu'aucune guerre n'y agite les esprits. Ceux que la nature y a fait naître avec des inclinations qui y tendent, vont la chercher chez les étrangers. Il y a une grande liaison des esprits nés pour la guerre, avec ceux qu'on appelle inquiets & brouillons.

Ça vaudrait le coup d'essayer

Séneque disait : "Il est impossible que celui à qui la vertu plaît, plaise au peuple". Cette maxime peut être vraie dans un sens, & si l'on suppose un peuple corrompu à l'excès, comme il l'était du temps de Sénèque. Mais il est convenu en général que le public est bon juge, & admitateur de la vertu qu'il ne professe point. Dans les Etats populaires, les choix sont merveilleux dans les besoins, le vrai mérite n'y est jamais inconnu ; la liberté attache à la patrie ; elle forme de grands hommes dans tous les genres. Ce sont des avantages dont la Démocratie jouit dans un degré supérieur aux autres Etats.





Bon, vous avez bien mérité une pause. Il reste maintenant presque une heure avec Dita von Teese pour les insomniaques :


4 commentaires:

  1. Je n'ai pas encore recouvré le taux alcoolémie qui me permettra d’apprécier -une fois de plus- votre prose!

    Je me contenterai donc de vous souhaiter une bonne année, toujours aussi mordante mon bon Kardaillac

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    1. C'est Jean Bodin qu'il vous faudra remercier. Je n'ai modernisé que la typographie et rien du style. C'est écrit en 1576 et ça n'a pas pris une ride.
      Les Six Livres de la République sont indispensables aujourd'hui. On pourrait en faire dix billets de blog appuyés sur des extraits d'une actualité cruelle.

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  2. Très Bonne Année Catoneo.

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    1. Je vous remercie et j'en souhaite autant à Royauté-News.

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