27 déc. 2013

Bye bye Berg

«Les oiseaux de nuit sont des animaux solitaires, ils se cachent quelquefois dans l'Imaginaire des poètes ou dans les circuits intégrés des synthétiseurs, quelque part à l'Ouest en Californie» (Lavilliers pour son album Night Bird de 1981).

J'avais un copain formidable, oiseau de nuit à sa manière, qui à l'époque ne jurait que par Bernard Lavilliers. Il vient de partir en loucedé de l'hôpital au crématoire, nous laissant comme des glands. Il était du même âge que ce chanteur qu'il adorait. A 555 kilomètres de distance, j'ai l'odeur de la fumée, normal, c'est une marque de cigarettes. A tantôt, Berg, comme le disait la tante Julie, on cire nos pompes chaque soir, des fois que. Tu nous as prévenus. Merci d'être passé sur Terre et bonne route, tu vas loin ?




La Corvette noir métal remontait le Sunset
Le F.B.I. au cul, caché par mes lunettes,
Je laissais dériver mon délire parano
Pendant que le batteur vrillait ma stéréo.

Ne sachant où aller, je traversais Hollywood
Où les stars embaumées se touchent coude à coude,
Où l'on ne produit plus que des films de terreur
Comme pour exorciser la tension extérieure.

L'univers qui craquait et puis cette fissure
Qui un jour après l'autre diminue le futur,
Quand la Californie sombrera dans l'azur,
Tout ça me laissait froid comme le scorpion, mon frère.

J'étais fait à l'image du monde qui m'a créé,
De plus en plus cynique, de plus en plus glacé,
J'enjambais des cadavres depuis quelques années,
Je n'avais rien de bon et rien de spontané.

Huit jours que je vivais dormant dans les parkings
Cinéma permanent, liberté en leasing.
Erreur d'appréciation laissant sur la vitrine
Le sang du directeur sécher sur le standing.

Je me voyais très lucide couper au machinegun
Cinq voitures de police hurlant au maximum,
Ou bien, serré à vie, entouré de pédés,
A Saint-Quentin-sur-Mer, quartier sécurité.

Entre Compton et Watts, en pleine guerre des gangs,
Survivait un marchand d'armes de Thaïlande
J'arrivais au moment précis, juste un peu tard,
Il saignait cinq kilos d'héro sur le comptoir.

Une panthère dorée dans un éclair de strass
m'attira vers le fond, une main dans son sac.
Pendant que tout le quartier ratissait la boutique,
Des aveugles, des armoires,
Des Blacks, des Chicanos,
Des junkies de soixante-dix,
Rien que la peau sur les os,
Des maquerelles, des gourous,
Des mouchards, des pompistes,
Des poètes, des marins,
Des tueurs, des analystes,
Des chauffeurs syndiqués,
Des gardiens de cimetière,
Des laveurs de carreaux,
Des rouleurs de carrure,
Des joueurs de go,
Des ramasseurs d'ordure,
Tout ce que la ville produit
De sportif et de sain
Avait rendez-vous là.
Elle me dit : Allez, viens !

Et cet oisieau de nuit m'emporta dans sa jongle,
Dangereuse, secrète, du venin sous les ongles.
Je l'aimais.

Petit monstre, petit monstre, pourquoi m'as-tu plaqué ?
Emmenant mon cash, mes deux calibres, mes faux passeports,
Les diamants étaient vrais.
Entends ma voix, comme un murmure,
Je cultive, derrière mes murs
Une vengeance qui suppure.
Je connais la nuit de ta mort.

Night bird, ma seule histoire d'amour,
Night Bird, on se reverra un jour.
Petit monstre, petit monstre, pourquoi m'as-tu donné ?

La nuit, le jour, je pense à toi
Comme un boxeur juste avant son combat.
T'es partie avec un médium,
Amoureux fou et impuissant,
Qui te touchait de temps en temps
De ses longs doigts d'aluminium.

Night bird, ma seule histoire d'amour,
Night Bird, on se reverra un jour.

Sanglant razoir, éclair rasant,
comme un foulard sur ton cou blanc,
Tes métaphores sont rectilignes,
Sanglant rasoir, tes mots d'amour quand tu les signes
sont toujours à l'encre de Chine.
Petit monstre, petit monstre, pourquoi m'as-tu aimé ?

Nous avons vécu tous les vices,
Petit monstre pourquoi m'as-tu aimé ?
Je t'ai cherchée sans le savoir,
Je t'ai trouvée sans le vouloir,
Le sang est beau lorsque il est frais.
Je connais la nuit de ta mort.

Night bird, ma seule histoire d'amour,
Night Bird, on se reverra un jour.
Petit monstre...
Petit monstre.



Il y a dix ans, un billet lui avait été consacré dans le numéro papier de Steppique Hebdo du 22 mai 2003.
Nous lions au présent sa copie électronique : Tartare au Désert. C'était une évocation du garde-frontière de Dino Buzzati, à l'époque où le Grand Remplacement commençait à se voir. Le phénomène a empiré depuis lors mais toute actualisation serait mineure et nous laissons ce texte dans sa rédaction d'origine.



- À mon Ami -


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Archives steppiques