5 mars 2014

Prions pour les innocents !

Le coeur battant de l'empire est pour les Chinois la place Tian An men. Elle réunit la Cité interdite dont le nom seul nourrit tous les fantasmes, le mausolée du Grand Timonier et le palais de l'Assemblée du peuple, le plus grand congrès parlementaire au monde. Accessoirement c'est une piste magnifique à cerfs volants et plus prosaïquement une marque de roulements à billes.
Quand un 4x4 fou se jeta sur les gens le 28 octobre 2013 à midi pour s'y exploser en tuant du monde et ses occupants, l'outrage au pouvoir fut considérable mais pas seulement, tous les Chinois prirent l'attentat comme une affaire personnelle, au souvenir des grandes émeutes d'Urumqi en 2009. La police sortit en moins de 24 heures noms et prénoms des kamikazes : c'était une famille ouïghoure. Usmen Hasan avait attaqué l'empire à trois, avec sa femme Gulkiz Gini et sa mère Kuwanhan Reyim. La Sûreté chinoise mouilla immédiatement un Mouvement islamique du Turkestan oriental que personne ne connaissait, le créditant d'un complot minutieux contre l'Etat.
Certains esprits non conformes suggérèrent qu'il y avait peut-être là une banale manifestation de haine recuite chez gens opprimés à outrance qui n'en pouvaient plus et qui avaient choisi de monter au Ciel ensemble. L'hypothèse ne fit pas recette et on entreprit la chasse au MITO !

Kashgar-Kunming = 2975 km à vol d'oiseau

Il y eut quelques crises d'urticaire au Xinjiang depuis lors, réprimées au tir direct, mais c'est à 3000 kilomètres de Kashgar, capitale historique du Khanat, que s'est transporté le quizz politique : le samedi 1er mars, un commando vêtu de noir entre dans la salle des pas-perdus de Kunming et, dans la vieille tradition des Boxers, traverse au couteau de chasse tout usager à sa portée. La police omniprésente en tue cinq, elle en cherche encore cinq ; les ambulanciers ramasseront une trentaine de morts et cent blessés. La Sûreté chinoise dénonce les séparatistes ouïghours. On voudrait bien, mais peut-on se satisfaire d'un fanion du Turkestan chinois trouvé dans la poche d'un tué ? Comment un commando de dix hommes aussi typés que des Ouïghours a-t-il pu descendre du Xinjiang ? Pour le savoir il faut les capturer, et les Services de la Présidence à Zhongnanhaï ont donné des ordres précis dont le lecteur favorisé de Steppique Xpress peut bénéficier :
" Punir avec sévérité sous le régime de la Loi les terroristes les plus violents (c-à-d. leur appliquer la peine de mort) et sévir sans retenue contre ceux qui se sont soulevés avec une telle arrogance.
" Comprendre en combattant sérieusement le terrorisme de quoi est faite une nation complexe.
" Ne pas s'épargner pour maintenir la stabilité de la société."
Sans entrer encore dans la politique chinoise de répression, en s'étonnant quand même de la survenance d'un pareil massacre dans une Chine peuplée d'abord de policiers, il y a deux questions essentielles à mon sens : pourquoi le code vestimentaire noir, par où sont-ils passés ? Se vêtir de noir pour s'identifier dans une attaque ressemble plus aux minorités maritimes, mais nous ne savons en dire plus. Venir du Xinjiang est carrément impossible puisque à défaut de traverser le Tibet en hiver, il faut passer par l'intérieur de l'empire, ce que nous montre la carte simplifiée ci-dessus : Pour rejoindre le Yunnan depuis le Xinjiang il faut traverser le Qinghai et le Sichuan, deux provinces du grand Tibet qui sont patrouillées nuit et jour par des escouades policières chassant les dissidents, les journalistes blancs et les candidats à l'incinération publique. Il faudrait être terriblement rusé, avec un type ethnique marqué, pour faire un pareil voyage. C'est là qu'on pense à la porte de derrière.

Comté du Markham traversé par la Tea Horse Road

Il existe une voie millénaire entre le Tibet oriental et les plateaux du Yunnan, on l'appelle la Tea Horse Road (ou Chamagudao). Durant des siècles on y a monté à pied des ballots de thé contre des chevaux kazahkes. A flanc de falaise elle fait seulement quatre pieds de large avec des à-pics vertigineux et parfois disparaît-elle dans la végétation. Le tronçon qui nous intéresse va de Qamdo à Dali à travers le comté de Mar-Kham. De Dali part aussi la route birmane. Voilà notre zone d'intérêt, mais comme nous ne sommes pas auxiliaire de police nous en resterons là ! Ce qui n'est pas le cas du Ouïghour de base qui, lui, est une cible comme jamais auparavant.

La presse publique (il n'y en a pas d'autre) présente l'attentat comme le Onze-septembre chinois, pas mieux ! Ce qui me fait dire qu'un Chinois innocent (précision utile des autorités étanches à l'humour) vaut cent Américains. Contrairement à New York où les pompiers et divers services s'occupaient en pure perte à balayer la poussière, les agents de la compagnie de chemins de fer réussirent l'exploit de n'annuler ni retarder aucun départ, concurrence de l'avion oblige.
Mais Onze-Septembre il y a, ce qui donne blanc seing à la basse police du gouvernorat pour trouver au Xinjiang des coupables présentables au tribunal avant abattage. On imagine déjà la vie des Ouïghours d'Urumqi, Kashgar ou Emin, travaillés au corps d'un côté par les séparatistes bien au chaud à l'étranger et de l'autre, perturbés par le foisonnement d'indicateurs de leur race à la solde du gouverneur.

Une pensée enfin pour les victimes de cette tuerie encore inexplicable.
Une prière pour le peuple ouïghour qui, quoiqu'il fasse, n'aura pas le dessus, jamais.
Je ne sais si c'est un bon calcul du pouvoir han que d'attiser la haine à ce point.

2 commentaires:

  1. C'est la piste à gauche qui traverse l'éboulis à flanc de montagne ?

    Gilbert D.

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  2. Non, c'est la piste inférieure plus verte au départ qui coupe la moraine à sa pointe basse.

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