17 févr. 2015

Vanité du cancre

Voici un texte ciselé par un esprit fin qui analyse la composition d'une classe de collège :

« C'était alors un drôle de petit monde qu'une classe ; elle avait sa hiérarchie établie. D'abord brillaient les meilleurs élèves, qui rivalisaient avec une véritable folie d'amour-propre, que les professeurs trop adroits excitaient encore ; puis venait le bataillon plus lourd des bons élèves, puis la troupe grise des médiocres, qui s'effritait insensiblement jusqu'aux plus mauvais, mais cette queue s'arrêtait soudain pour laisser une importance isolée et singulière au dernier ; c'était quelque chose pour un enfant que d'occuper d'une façon ferme cette place-là. Une classe où il n'y avait pas de dernier en titre manquait d'équilibre. Au contraire, un élève solidement établi dans cette position complétait la hiérarchie par sa supériorité à l'envers, qu'on pouvait presque dire infernale. Il jouissait de certains privilèges que les professeurs respectaient. Son prestige reposait sur une idée latente, admise par les maîtres eux-mêmes, c'est que les supériorités de collège n'annoncent pas forcément celles de la vie. Cela est vrai. On voit des élèves remporter tous les prix, passer des examens brillamment, entrer au premier rang dans une grande école, qui, ensuite, chargés de leurs lauriers de papier, n'ont plus qu'à descendre. Mais il est aussi bien des cancres qui restent toujours les derniers, comme ils ont commencé par l'être, sans être consolés dans la vie par ces honneurs dérisoires dont ils étaient entourés en classe.»

[Abel Bonnard (1883-1968) dans une note jetée sur le papier un 18 octobre de 1933]




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