8 nov. 2015

Cant Desen - La Camargo

Je n'ai jamais lu plus belle évocation de la Camargue que celle livrée par Frédéric Mistral dans le Dixième Chant de Mireille. Alors pour changer un peu du Delta Blues, je vous en propose la moitié, en prose et en français sans artifices. La typographie est celle de l'édition Alphonse Lemerre. Cet ouvrage valut en 1904 le prix Nobel de littérature à son auteur ; on l'oublie.

Mireille fugue du mas des Micocoules et va franchir le Rhône pour rejoindre le beau Vincent aux Saintes Maries de la Mer. En provençal le texte chante, mais en français c'est déjà plus que bien et ça se lit à haute voix.


Depuis Arles jusqu'à Vence, gens de Provence, écoutez-moi ! Si vous trouvez qu'il fait chaud, amis, tous ensemble sur la berge des Durançoles allons nous reposer et de Marseille à Valensole, que l'on chante Mireille et que l'on plaigne Vincent ! La petite nacelle fendait l'eau, sans plus de bruit qu'une sole ; le petit Andrelon conduisait la nacelle et l'amante que j'ai chantée, avec Andrelon s'était aventurée sur le vaste Rhône ; et, assise, elle contemplait les ondes, d'un regard nébuleux.

Et lui disait l'enfant rameur: « Vois ! comme est large dans son lit le Rhône ! Jeune fille, entre Camargue et Crau, il se ferait de belles joûtes ! Car cette île, c'est la Camargue ; et au loin tellement elle s'étend, que du fleuve arlésien elle voit béer les sept embouchures. » Comme il parlait, dans le Rhône ? tout resplendissant des reflets roses que déjà le matin y épandait lentement montaient des tartanes des voilures le vent de mer, gonflant la toile, les poussait devant lui comme une bergère un troupeau d'agneaux blancs.

Ô magnifiques ombrages ! Des frênes, des peupliers blancs gigantesques miraient des bords, leurs troncs blanchâtres ; des lambrusques antiques, tortueuses, y enroulaient leurs lianes, et du faîte des branches fortes laissaient pendiller leurs moissines noueuses. Le Rhône, avec ses ondes fatiguées et dormantes, majestueusement tranquilles, passait ; et regrettant le palais d'Avignon, les farandoles et les symphonies, comme un grand vieillard qui agonise, il semblait tout mélancolique d'aller perdre à la mer et ses eaux et son nom. Mais l'amante que j'ai chantée avait sauté sur le rivage : « Marche, le petit lui criait, tant que tu trouveras du chemin ! Les Saintes à leur chapelle miraculeuse tout droit te conduiront. » Il saisit, cela dit, ses deux rames, et tourne la nacelle.

Sous les feux que Juin verse, comme l'éclair, Mireille court, et court, et court ! De soleil en soleil et de vent en vent, elle voit une plaine immense : des savanes qui n'ont à l'œil ni fin ni terme ; de loin en loin, et pour toute végétation, de rares tamaris et la mer qui paraît. Des tamaris, des prêles, des salicornes, des arroches, des soudes, amères prairies des plages marines, où errent les taureaux noirs et les chevaux blancs : joyeux, ils peuvent là librement suivre la brise de mer tout imprégnée d'embrun.

La voûte bleue où plane le soleil s'épanouissait, profonde, brillante, couronnant les marais de son vaste contour ; dans le lointain clair parfois un goéland vole ; parfois un grand oiseau projette son ombre, ermite aux longues jambes des étangs d'alentour. C'est un chevalier aux pieds rouges ; ou un bihoreau qui regarde, farouche, et dresse fièrement sa noble aigrette, faite de trois longues plumes blanches... Déjà cependant la chaleur énerve : pour s'alléger, de ses hanches la jeune fille dégage les bouts de son fichu. Et la chaleur, de plus en plus vive, de plus en plus devient ardente ; et du soleil qui monte au zénith du ciel pur, du grand soleil les rayons et le hâle pleuvent à verse comme une giboulée : tel un lion, dans la faim qui le tourmente, dévore du regard les déserts abyssins.

Sous un hêtre, qu'il ferait bon s'étendre ! Le blond rayonnement du soleil qui scintille simule des essaims, des essaims furieux, des essaims de guêpes, qui volent, montent, descendent et tremblotent comme des lames qui s'aiguisent. La pèlerine d'amour que la lassitude brise et que la chaleur essouffle de sa casaque ronde et pleine, a ôté l'épingle ; et son sein, agité comme deux ondes jumelles dans une limpide fontaine, ressemble à ces campanules qui, au rivage de la mer, étalent en été leur blancheur.

Mais peu à peu devant sa vue le pays perd sa tristesse ; et voici peu à peu qu'au loin se meut et resplendit un grand lac d'eau : les phillyrea, les pourpiers, autour de la lande qui se liquéfie, grandissent, et se font un mol chapeau d'ombre. C'était une vue céleste, un rêve frais de Terre-promise ! Le long de l'eau bleue, une ville bientôt au loin s'élève, avec ses boulevards, sa muraille forte qui la ceint, ses fontaines, ses églises, ses toitures, ses clochers allongés qui croissent au soleil. Des bâtiments et des pinelles, avec leurs voiles blanches, entraient dans la darse, et le vent, qui était doux, ? faisait jouer sur les pommettes les banderolles et les flammes. Mireille, avec sa main légère, essuya de son front les gouttes abondantes ; et à pareille vue elle pensa, mon Dieu ! crier miracle ! Et de courir, et de courir, croyant que là était la tombe sainte des Maries. Mais plus elle court, plus change l'illusion qui l'éblouit et plus le clair tableau s'éloigne et se fait suivre.

Œuvre vaine, subtile, ailée, le Fantastique l'avait filée avec un rayon de soleil, teinte avec les couleurs des nuages : sa trame faible finit par trembler, devient trouble, et se dissipe comme un brouillard. Mireille reste seule et ébahie, à la chaleur. Et en avant dans les monceaux de sable, brûlants, mouvants, odieux ! Et en avant dans la grande sansouire, à la croûte de sel que le soleil boursouffle et lustre, et qui craque, et éblouit ! Et en avant dans les hautes herbes paludéennes, les roseaux, les souchets, asile des cousins ! Avec Vincent dans la pensée, cependant, depuis longtemps elle côtoyait toujours la plage reculée du Vaccarés ; déjà, déjà des grandes Saintes elle voyait l'église blonde, dans la mer lointaine et clapoteuse, croître comme un vaisseau qui cingle vers le rivage. De l'implacable soleil tout à coup la brûlante échappée lui lance dans le front ses aiguillons : la voilà, infortunée ! qui s'affaisse, et qui, le long de la mer sereine, tombe, frappée à mort, sur le sable.

Ô Crau, ta fleur est tombée ! ô jeunes hommes, pleurez-là ! Quand le chasseur de la vallée, le long d'un ruisseau, aperçoit des colombes qui boivent, innocentes, et qui lissent leurs plumes, vite, à travers les buissons, avec son arme il vient, ardent ; et toujours celle qu'il perce de ses plombs est la plus belle : ainsi agit le dur soleil. La malheureuse était renversée sur la dune, évanouie. Par hasard, sur ces bords, passa un essaim de moustiques ; et la voyant qui râlait, et sa blanche poitrine palpitante, et contre la réverbération qui la brûle pas un brin de morven qui vienne la couvrir, plaintivement les moucherons faisaient violon de leurs petites ailes, et bourdonnaient « Vite, jolie, lève-toi ! Lève-toi vite, car trop maligne est la chaleur du marais salin ! » Et ils piquaient sa tête penchée. Et la mer, en même temps, de ses fines gouttelettes, contre les flammes de son visage jetait la rosée amère. Mireille se leva. Dolente, et gémissant : Aïe de ma tête! à pas lents se traîna la jeune fille ; et de salicornes en salicornes, aux Saintes de la mer elle vint, chancelante.

S'ensuit la rencontre avec les saintes Maries...


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