24 mai 2016

Le Vieux et le Truck (2)

CHAPITRE II
A Chârost

C'était à l'escale de Dunkerque pour du soja-graine, commença Madras. Un marin de connaissance avec qui j'avais fait tout l'Océan indien sur les mêmes bateaux, avec qui j'avais bu quand on pouvait descendre, avec qui je m'étais tapé aussi car il était venimeux par moment, était avec moi sur la Paradise W., un vracquier de Panama. Ce sont d'ailleurs des témoignages de bagarres précédentes qui me condamnèrent. Normalement j'étais posté aux machines mais au moment du déchargement j'étais à surveiller le placement du convoyeur qui dégorgeait sur la trémie de quai et Descours manœuvrait au boîtier de télécommande depuis l'écoutille la buse en cale. La trémie s'engorgea, en fait c'est le tapis de reprise derrière qui se rompit, et je donnais l'ordre au walkie-talkie de relever la buse pour stopper le déchargement, ce qu'il n'entendit pas dans le bruit des pompes à air ou fit mine de ne point entendre. Alors j'allais vers lui pour lui signifier visuellement de tout stopper et lui tapais dans le dos pour qu'il se retourne. Le câble du boîtier entourait ses chevilles et sous la tape, peut-être trop bourrue, il perdit l'équilibre et plongea dans la cale en s'accrochant par réflexe au boîtier qu'il accéléra. La buse le prit et lui coinça une jambe lui plongeant la tête dans le grain ! Le second qui commandait les opérations de déchargement en surveillant l'assiette ne vit que la phase où je m'étais approché de Descours, et il tapa sur le coup-de-poing rouge pour arrêter le transfert. Ce qui fit plonger Descours que rien ne retenait, plus profond. Le second jugea mon geste disproportionné sinon douteux. J'eus beau expliquer que stopper l'aspiration de la buse avait littéralement coulé le marin, on m'opposa le protocole de déchargement qui prévoyait l'arrêt instantanné du système en cas d'avarie. Avec un avocat commis d'office, j'en ai pris pour quinze ans, tous les témoignages étaient à charge et j'avais un casier de bagarreur !

Jimmy prenait sur lui de ne pas dévoiler son scepticisme. Quinze ans pour un accident de travail trop brutal lui parassait exagéré. Il jeta un regard en coin au baron qui le lui rendit, et fit part d'une légère incrédulité en termes choisis :
- C'est beaucoup, quinze ans pour ça !
- D'autant que ma place était normalement aux machines et pas sur le pont, lui répliqua Madras !

Jimmy quant à lui pensait qu'il referait à l'occasion, ou peut-être jamais, une recherche sur la Voix Du Nord comme il avait pu faire sur la Nouvelle République pour le carambolage de La Ferrandière, mais il faudrait fouiller pas mal et monter un jour à Lille.
- Et ça vient d'où "Madras", se hasarda Jimmy.
- Des Indes, mon père est de Pondichéry. Son père y était facteur.

René avait allumé une State Express et secouait l'allumette pour l'éteindre, ce qui fit penser à Jimmy qu'il n'était sans doute pas baron, car dans la Haute on souffle dessus. Madras ne répondait pas directement à la question et donnait l'air de s'en foutre comme de l'an quarante. Il demanda à René si celui-ci avait les horaires des autocars, il partirait pour Bourges et de là remonterait sur Paris. René pensait qu'il y en avait un toutes les heures mais qu'au Café des Sports ils le sauraient plus précisément. Cependant il gardait dans un coin de sa tête l'affirmation de Madras qui étaient normalement aux machines du bateau.

- Vous êtes mécanicien, s'enquit-il.
- Diéséliste, répondit l'autre. Mais un moteur reste un moteur.
- J'ai à vous montrer quelque chose et s'adressant à Jimmy, c'est ça la surprise dont je vous parlais tout à l'heure. Ils se levèrent tous les trois et sortirent dans la cour pour suivre René qui avançait vers les hangars. Il lui fallut bouger deux balles de paille, dégager une bâche de l'armée pour découvrir un véhicule couvert de poussière.
- Le moteur n'est pas bloqué et les chromes sont huilés et stockés au sec depuis trente ans. Par contre les pneus sont cuits et d'ailleurs ce sont des diagonaux, dangereux dès qu'on roule un peu. La caisse n'a pratiquement pas un pet, mais l'intérieur de la cabine est sale, il faudrait refaire le cuir !

C'était un pick-up Chevrolet 3100 des années cinquante, apparemment de couleur violet. Le parebrise courbe n'était pas fendu, ce qui laissait deviner la rigidité exceptionnelle de ces châssis. Les glaces de phare était grisâtres. Jimmy s'intéressait au moteur. Sous le capot se trouvait un 6-cylindres en ligne jadis de couleur bleue. Tous les ancillaires étaient rouillés quand ils ne manquaient pas. Et il n'y avait plus d'électricité. A reprendre complètement.

- On peut faire un super truck sur cette base, car la série Task Force est tout acier, sans plastique ni zamak. En fait tout est soudable. Connaissez-vous la soudure, Jimmy ?
- Oui, sur le dos, en chariot dans les tubes de pipelines, répondit Jimmy en riant. Au Sahara, on apprend à tout souder dans n'importe quelle position et il faut être bon parce que les soudures sont radiographiées par le contrôle, et la paye est au kilomètre de tube.

René s'aperçut qu'il se dégelait un peu et sourit. Depuis l'arrivée de Madras il était comme rentré dans sa coquille d'escargot et il suffisait de parler de lui pour qu'il sorte les cornes.
- J'ai une proposition à vous faire, maintenant que vous êtes à pied : je vous vends le pick-up au poids de la ferraille (c'est ce qu'il vaut en l'état) et vous le restaurez ici, les fournitures étant à votre charge, mais mon atelier est équipé complètement avec une fosse, tout l'outillage et les baguettes de soudure, et il n'y a rien à acheter. Je voudrais voir revivre ce vieux truck, et si possible dans son violet d'origine.

Jimmy avait le regard fixé sur le moteur et réfléchissait en silence. Puis il se tourna vers Madras :
- Tu t'en sens ?
- Avec les pièces, oui. C'est de la mécanique agricole que l'on peut quand même améliorer.
- Alors, je te paie les heures de mécanique pendant que je m'occupe des appros et de la carrosserie. Auriez-vous un coin où dormir, demanda-t-il alors au baron ? On peut manger au café du village mais le petit hôtel sera trop cher. Enfin si ça ne dérange pas.

Il avait compris que le baron cherchait surtout de la compagnie et que tout était prétexte à s'en faire. Vivre seul avec un valet bizarre dans cette maison forte, presque un château, et n'avoir pour occupation que de tourner dans l'arrondissement au volant d'un pick-up américain vert-pomme était forcément limité sinon dévastateur pour l'esprit. Le Chevy 3100 formait un projet qui l'occuperait pendant un bon mois, car il ne pourrait pas se retenir d'y mettre la main. Et la satisfaction d'avoir "sauvé" un truck mythique lui durerait quelque temps. Jimmy s'ébroua et proposa qu'on rentre pour mettre tout ça au propre. Ce qu'ils firent.
(A suivre)


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Archives steppiques