17 mai 2016

Le Vieux et le Truck (1) roman

Votre blogue préféré publie en avant-première un scénario de road movie avant qu'il ne soit arraché à son auteur par les studios d'Hollywood. C'est dire si le lecteur tartare est considéré ici. Il va sortir par chapitre complet. Roulez bolides !

CHAPITRE I
où ils se rencontrent tous.

L'éclat du jour avait terni, l'après-midi avait été belle. Jimmy suivait dans son rétroviseur la voiture blanche et bleue qui le remontait en feux de jour. Elle passa en trombe à sa gauche et il compris que c'était une voiture rapide de la Gendarmerie dont on avait ôté la rampe lumineuse de toit. Jetant un coup d'oeil au compteur, il vit qu'il n'avait pas dépassé les 70 km/h sur cette section en travaux et se carra dans le siège, relax ! Plus loin, la nationale virait à gauche en entrant dans un bois mais on y passait sans danger à 100-120 grâce au devers, alors il ne changea pas d'allure... mal lui en prit !

Il percuta le mur de fer en pleine accélération pour profiter du dévers ; la Renault de la Gendarmerie s'était encastrée entre deux arbres sur le bas côté, évitant par là le carambolage qui était massif... une voix le tira du sommeil à moins que ce fut le hurlement de la scie de désincarcération. Il était KO comme sur le ring de la salle à monsieur Martinez, mais il ne saignait pas dans la bouche. Il bascula sur une civière sur laquelle on le forçait et s'endormit direct.

Plus tard, un professeur en blouse blanche lui expliqua qu'il allait bien, quoique son cerveau ait tapé dans le front, à l'intérieur, ce qui avait causé une commotion cérébrale, ce qui ne voulait pas dire qu'il y ait eu un traumatisme neurocrânien... bla bla... coma... bla bla... il se sentait incapable d'expliquer son état à quiconque, mais puisqu'il allait bien, il allait sortir ; d'où, était une autre question et comment, était juste la suivante. Sa vieille Mercedes 220D sans turbo qu'il entretenait comme une danseuse de l'Opéra était sans doute partie chez l'assurance, destination la compression. Il était assuré au tiers, mais il se demandait si l'expert n'allait pas arguer de la non-maîtrise du véhicule pour lui faire sauter le remboursement de la voiture à l'Argus. L'infirmière prit sa tension et son pouls et lui désigna l'armoire en fer où ses vêtements civils étaient rangés. "Pour votre âge c'est bon !" lui dit-elle en souriant. Il s'habilla, resserrant posément ses boots de cuir fourrées, évita le miroir des lavabos après s'être aspergé le visage d'eau froide, et se coiffa méticuleusement en aveugle comme il le faisait depuis quarante ans, puis descendit signer des papiers au Bureau des sorties, puisque elle le lui avait gentiment demandé. Il fit un chèque en bois pour les frais d'hôtellerie - six jours quand même - et compta ses sous. Il pourrait rentrer. Un bus partait au centre-ville, il monta sans ticket, comptant sur ses cent-dix kilos. Heureusement que les gendarmes s'étaient eux-aussi viandés, pensait-il ; il suffirait de retrouver l'article du journal local relatant le carambolage et de le tenir prêt pour réfuter les arguties de l'expert. Ces gens cultivent un mauvais esprit peu commun. Il avait froissé une aile à un stop qu'une Clio avait brûlé il y a deux mois à Brive, et ce salopard lui avait fait le coup du quart avancé de l'autre qui les mettaient à 50/50 en responsabilités. Le bureau de la Nouvelle République de Châteauroux lui fournit le numéro ; il datait déjà de cinq jours, on y comptait les morts, sept et un gendarme. Quand même ! Il avait eu du pot et une Mercedes. Il repéra la nationale en ville et partit d'un bon pas vers Déols pour se poster au pont de l'Indre et retourner chez lui en stop.

Presque au même moment, René prenait la 151 au volant d'un Chevrolet C10 vert de 1966 qui avait été vendu par la base américaine de Châteauroux juste après son expulsion par De Gaulle. C'était un long bed armé d'un V8 de 283 qui dévorait ses vingt litres d'éthanol mais dont le bruit de navire enchantait son chauffeur qui n'était jamais allé aux Etats-Unis. Coude-à-la-portière, il poussa le son de Music Box, la radio "country" qui allait bien dans cette cabine et avançait peinard, ne devant rien à quiconque. Il faisait l'inventaire des petits boulots qui occuperaient sa journée de demain et saisit une State Express dans ses dents. Il vit le gars assez costaud, un peu voûté, planté après le pont dans un blouson de bon aloi et remarqua ses boots. Aussi décida-t-il de le prendre car on ne marche jamais loin en boots, à cause des talons coupés. Le mec n'eut pas l'air surpris comme s'il n'attendait que lui. Jimmy ! René ! Un sourire traversa leurs visages car ils étaient aussi roux l'un que l'autre et en poids, difficiles à départager. René, un poil plus jeune, était de Chârost, Jimmy remontait sur Vierzon. René proposa de le lâcher à Sainte-Lizaigne où il serait plus facile d'arrêter une autre voiture pour Vierzon qu'à Issoudun où le trafic local était chargé. Et lui, n'aurait pas dix minutes pour arriver à Chârost. Le C10 tenait un bon 80 sans vibrer sur la route droite comme un I, plus vite, la consommation grimpait terriblement, expliquait René, puisqu'il n'y avait pas de quatrième surmultipliée... et la conversation s'engagea sur les pick-ups américains. Jimmy avait conduit des GMC durant son service militaire, il y avait bien longtemps, précisa-t-il en riant, mais jamais des trucks de fermiers comme le Chevrolet. René lui fit un cours obligé sur le C10 avec son capot de gauffrier. Il l'avait tout refait depuis le châssis.

Jimmy avait vu ce modèle dans des séries télévisées, le plus souvent chargé de balles de foin ou de planches de construction. Le chauffeur était parfois une fille coiffée d'un foulard à carreaux rouge et blanc, sinon un grand bouseux blond de vingt ans, l'air niais, et ce détail le laissait perplexe. Pourquoi mettre en scène un con ? Sans doute dans Green Acres sinon dans le mensuel Country auquel il s'était abonné pour voyager dans son fauteuil, avait-il vu le même camion que celui-ci. René marqua son vif intérêt pour Country et Jimmy promit de lui passer l'adresse au téléphone. Au bout de vingt minutes on traversa Issoudun sans prendre la rocade. Un café serait le bienvenu. René avait ses habitudes au Bergerac où la serveuse était de connaissance. Nina, très sympa et pas froid aux yeux, "plus, je n'en sais rien" précisa-t-il quand même.

Les patrons avaient changé puisqu'ils étaient maintenant vietnamiens ou chinois. Nina était partie. La première table près de l'entrée était encombrée d'affaires personnelles appartenant à la famille, ce qui laissait comprendre que l'affluence avait baissé. Ils prirent deux cafés servis par un tonneau sans cou ni taille qu'on aurait pris pour un playmobil chinois. A l'étagère des ancêtres où brillait un photophore électrique rouge, Jimmy compris qu'il s'agissait de Vietnamiens, de par la disposition des objets funéraires, mais il n'avait pas envie d'étaler ses voyages.

- Ma dent se réveille. Je sors de chez le dentiste pour un curage de racine, c'est assez jouissif même sous anesthésie, commença René.
- C'est rien, lui répondit Jimmy, je viens de faire six jours d'hôpital et j'ai perdu ma voiture dans le carambolage de La Ferrandière.
- Putain ! Ne put s'empêcher René.

Et Jimmy raconta son aventure, du moins les cinq secondes d'avant-choc. Car la cause-même du carambolage n'était pas très claire, on disait qu'un tracteur agricole qui débardait du bois avait coupé la route avec sa remorque, d'autres parlaient d'une manœuvre en marche arrière avec l'attelage pour entrer dans le bois, et tout le monde s'accordait sur la culpabilité du paysan. Mais pourquoi donc la Gendarmerie roulait à fond et ce détail était inscrit dans la mémoire de Jimmy qui la revoyait remonter sur lui en feux de jour. S'il avait lu le journal en entier il aurait su que deux voitures avaient été incendiées au golf de Villedieu et que la brigade de Buzançais pensait se faire les auteurs en rentrant d'un point-radar à Vendœuvres, occupation qui avait été juteuse pour les statistiques.

- Je suis à pied pour un bon moment, repris Jimmy, car j'ai une assurance pas chère et la voiture était ancienne. Une Mercedes 220D.
- Il faudrait que je vous montre quelque chose, répliqua René, mais il faudrait passer chez moi à Chârost.
- C'est quoi ?
- Mérite un détour, dit en souriant René.

Et les deux géants roux quittèrent le bar en saluant la compagnie pour remonter dans le camion. Un type entre deux âges les avait suivis qui s'excusant de déranger leur demanda s'ils n'iraient pas sur Vierzon par hasard. Jimmy et René se regardèrent et René lâcha un "désolé" qui coupait court. Mais le type insista au prétexte qu'il n'avait plus un rond pour prendre le train et qu'il voyagerait dans la benne pour ne pas gêner. Le mec avait à la main un sac de marin usé et des chaussures montantes en cuir ciré, il portait une natte comme Willie Nelson et une moustache fine, le film passa dans les yeux de René qui lui fit signe d'embarquer et de se faire discret car en France on ne transportait pas de passager en benne découverte. Il rejoindrait Chârost par la vieille route en évitant la 151. Et c'est ainsi que Jimmy fut détourné vers le château de Chârost, à son corps défendant quoique l'affaire lui importât peu, dès lors que nul ne l'attendait à Vierzon et pour cause, il n'y connaissait personne. La route industrielle était creusée d'ornières et le C10 avançait prudemment à 60 ménageant ses ressorts. On arriva finalement. Deux pompiers saluèrent le camion en levant la main, et René vira sous le porche du château. Ce fut une grande surprise. Un type ouvrit la grille et disparut aussitôt. Le passager sauta de la benne et vint la refermer, pour se rendre utile.

Le domaine était vaste, bien tenu et apparemment vide. René, satisfait de l'imprévu provoqué, proposa de manger quelque chose - il n'était pas loin de midi - et on aviserait pour la route ensuite à table. Un sorte de grande salle à manger ouvrait sur la cour pavée et la porte à peine franchie, un valet de comédie tout en manières surgit pour recevoir ses ordres. Jimmy devina le portier qui portait des leggins de garde-chasse. Le valet en portait aussi. René le prit à part et revint pour faire asseoir ses hôtes. Il n'était plus le chauffeur excentrique d'un truck de 1966 mais le baron (de Châlost sans doute) ainsi que l'avait appelé le valet. Poulet en fricassée accompagné d'une frisée aux lardons et poussé d'un Saumur blanc sec 2011 qui devait allègrement franchir les 14 degrés, fit l'affaire. Le passager mangeait de bon appétit, ses yeux fouillant furtivement l'espace comme si quelqu'un allait surgir et l'inquiéter. Jimmy l'observait par en-dessous et cherchait à le percer mais laissait au maître de maison le privilège naturel d'engager cette conversation. Il ne tarda pas.

- Ainsi, vous voyagez en auto-stop ?
Le passager s'arrêta de mastiquer et fit non de la tête, puis attendit. René hocha la tête pour l'inciter à continuer son assiette. Ce qu'il comprit immédiatement.
- Je sors de la centrale de Châteauroux, dit le passager. J'y ai fait douze ans. On m'appelle Madras et si j'ai indiqué Vierzon, c'était pour me rapprocher de Paris sachant bien que votre camion n'irait pas plus loin. A part ça je suis clean maintenant.
- Je peux savoir ? dit Jimmy l'air soucieux.
- Homicide involontaire.
- Ah bigre, renchérit René. Oui, bon, douze ans ce n'est pas pour des carambars.

Un certain malaise emplit la pièce. Jimmy et le baron étaient partagés entre l'envie de connaître l'histoire et celle de se séparer d'un taulard inconnu. Mais que faire de lui à Chârost ? Il n'y avait pas mille âmes dans le bled, un seul hôtel** certainement complet avec les gens de l'usine et quelques autocars vers Bourges. Mais la curiosité fut la plus forte et René fit l'ouverture en resservant le vin :
- Expliquez-nous !
- Une bagarre..., on ne peut plus stupide - on dit toujours stupide - commença Madras.

(à suivre)

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