5 juin 2016

Le Vieux et le Truck (3)

CHAPITRE III
Un tour de ville

C'est de la prune qu'on m'envoie de Souillac. Elle ne rend pas aveugle, dit René très sérieux, en posant un plateau et trois petits verres, la bouteille sous l'aisselle.
Il fallait commencer par le début. S'enquérir du prix du camion si le baron persistait à le vendre au poids, ce qui semblait à Jimmy une coquetterie pour ne pas dire qu'il en ferait presque cadeau. Trouver un fournisseur de pièces spécifiques au modèle (peut-être aux USA) et choisir dans le coin un magasin de fournitures industrielles. Le travail à faire n'inquiétait pas Jimmy, Madras non plus apparemment, mais certaines pièces pouvaient valoir cher surtout des pièces de fonderie. La cinématique serait facile, mais la caisse et les liaisons au sol pleines d'imprévus. René disait qu'il y avait tout à Bourges ou à Vierzon, à moins d'une demi-heure de voiture ; et que sur Internet on pouvait importer facilement des pièces de Belgique, et même de Lille.

Aux dires de René, le local de rénovation était bien équipé chez lui avec une fosse, tout l'outillage, et la logistique du projet n'était pas très compliquée. Ils coucheraient au-dessus de la grange dans un deux pièces à donner que René avait aménagé pour son neveu qui n'y était jamais venu, et ils prendraient leur repas au Café des Sports qui ferait un prix de pension sans changer les serviettes. Le plan de bataille finalement fut celui-ci:

Devant les yeux luisants de René, Jimmy décida que l'on décaisserait complètement le truck pour reprendre le châssis à blanc et réviser essieux et suspensions. Le pont serait démonté pour changer la couronne et son pignon d'attaque et l'arbre d'entraînement refait à neuf et équilibré. On aurait deux sites de travail, la fosse pour le châssis et le moteur, un cadre en poutres de bois pour la cabine et un autre derrière lui pour la benne où le travail de tolerie s'avérait déjà plus sérieux. On ouvrirait le moteur dès que possible, après avoir refait les roues pour la mobilité. On pouvait espérer n'avoir pas à le changer si les équipages mobiles et la segmentation étaient refaits : 1954-2014 = 60 ans et six tours de compteur, inutile de rêver !

- Alors combien, demanda Jimmy en souriant.
- Cinq mille euros avec sa carte grise normale, lui répondit René.

C'était un prix plus élevé que la valeur "sorti de grange" même si le camion semblait avoir été stocké au sec. Par sa nature, Jimmy n'aimait pas marchander et il hasarda un trois mille sans faire l'effort de le justifier. En fait il savait que ces trucks valaient cher sous des peintures flashy avec un V8 moderne sous le capot, mais en état d'origine, complètement révisé ou refait, il ne dépasserait pas quinze ou vingt mille euros en 6-cylindres, boîte manuelle trois vitesses. René ne répondait pas, aussi décidèrent-ils d'en reparler le lendemain matin. Jimmy espérait avancer dans un calcul réaliste pendant la nuit, mais le truck fini tel qu'il l'imaginait lui plaisait déjà. Violet, ça l'avait botté autrefois.

Madras et lui partirent dîner au Café des Sports pour se familiariser avec le pays. C'était un trou ! Traversé quand même par la 151 Châteauroux-Bourges. Madras, assez content d'avoir trouvé un point de chute et une occupation à peine sorti de centrale, se demanda à haute voix s'il passait des fois des "cuisses" sur cette nationale. Contrairement aux apparences c'est ce qui se trouve le plus facilement à la campagne sous le sceptre immobile de l'ennui. Jimmy le rassura et lui promit que lorsqu'ils seraient acceptés, les femmes surgiraient de partout pour voir les étrangers, mais qu'il les lui piquerait toutes. Il se savait beau gosse, même mieux qu'en réalité et Madras n'était pas trop mal s'il ne gardait que sa moustache et abandonnait la queue de cheval qui faisait vieil écolo chiant, raisonneur et pénible, sauf à draguer près d'un lycée de filles culottées Petit-Bâteau, ce qui ne pouvait arriver à... Chârost !

C'était du ragoût de veau servi avec des pommes vapeur et des poireaux fondus en sauce. Pas de la cuisine de bistro, et la Maman en cuisine vint demander si ça leur avait plu. Oui ! Vraiment. Cela faisait longtemps, allait commencer Madras avant que Jimmy ne le coupe. Fromage au choix, banane ou pomme et une tartelette au citron. Onze euros avec un carafon de Chinon. Jimmy demanda s'ils pouvaient prendre pension pour deux repas par jour sur un mois ? Ce serait 17 euros par jour, mais on ne leur changerait pas les serviettes en tissu. Ils rigolèrent, René le leur avait dit. Ils sortirent après avoir tapé dans la main du patron et Jimmy offrit une Lucky Strike à Madras pour faire un "tour de ville". L'air du soir empestait un peu l'odeur de nationale chaude mais la journée chargée méritait un peu de délassement. Quoique ! Jimmy revint sur l'accident.

- Si nous devons travailler côte à côte pendant un mois voire plus, j'ai besoin de savoir de toi quelle est la cause exacte des quinze ans que tu as pris, si tu as pris quinze ans, bien sûr.
- J'en ai fait douze sur quinze car j'ai eu deux mitards avant la remise de peine. En vérité, c'est bien comme je l'ai dit, mais...... les rôles étaient inversés. J'étais à la buse et lui à la trémie. La buse est passée dans une poche d'air et a désamorcé l'aspiration. Descours m'a gueulé dessus comme d'habitude et cette fois, j'ai piqué une rogne et j'ai traversé pour aller sur lui. D'un coup d'épaule je l'ai balancé dans la trémie de quai. Le temps mis par l'opérateur à stopper les hélices de chargement du convoyeur, il avait disparu. Le déchargement a perdu deux heures et cinq tonnes de soja-grain irrécupérable tant il y avait de charpie et des bouts d'os. C'est tout ! Il n'y eut rien dans le journal avant le procès, j'ignore pourquoi, mais ce fut très dur en préventive.
- Ah quand même ! En fait, tu serais presque imprévisible, dit Jimmy.
- J'ai eu le temps d'y penser en cellule. C'est plus fort que moi mais il y a un signal : le silence. Tant que je parle, même en colère, il n'y a rien à craindre ; si je me tais, si je me renfrogne, il vaut mieux faire face. Je suis franc avec toi. J'ai jamais connu d'innocents en prison mais beaucoup de mecs qui voulaient se changer, se modifier. J'attends d'en croiser un qui a réussi. Du moins moi, j'essaie. Toujours partant pour bosser ensemble sur le camion du baron ? Tu peux refuser et j'embarque dans l'autocar sans souci.

Jimmy avait parfaitement compris le mode de fonctionnement de son nouveau compagnon et s'inquiétait un peu. Puis il prit le parti de laisser venir. On verrait bien, il suffisait de se tenir un peu sur ses gardes, et le gars était mécanicien de marine ! Occupé à mécaniquer, il ne serait pas dangereux.
- Tu avais une copine avant d'aller au gnouf, demanda-t-il.
- Pas vraiment. Une fille avec qui je correspondais quand j'étais en mer ; Marie-Thérèse qu'elle s'appelait. On se mettait ensemble quand je venais à Boulogne mais je ne me fis jamais d'illusion, en bon marin ! Un con ne s'use pas, dit le proverbe. D'ailleurs elle a cessé d'écrire quand je fus emprisonné. C'est impossible au long cours d'avoir une vraie femme. D'ailleurs ce n'est pas une vie pour elle, à moins d'être tombé sur une fille de la DDASS contente d'avoir un point fixe où s'amarrer. La Marie-Thérèse n'était pas de la DDAS. Ses parents étaient merciers à Boulogne sur Mer, gentils sans plus, et voulaient la marier avec un haut fonctionnaire à cause de son allure et de sa bonne éducation. Il faut avouer qu'elle avait un châssis exceptionnel et était assez fine d'esprit même si elle n'avait pas vraiment voyagé. Elle portait les cheveux courts en casque, noirs, qui faisait ressortir des pommettes saillantes sous des yeux en amande. Un peu maquillée, en talons et jupe, elle était irrésistible. Il fallait être assez dissuasif pour sortir avec elle car il y avait toujours un blaireau à venir lui faire du gringue. J'en ai tué aucun, s'esclaffa-t-il. Je l'avais connu à une vente de charité où elle aidait sa mère à tenir un stand de sucreries. Moi, je tenais le bar à côté du stand pour un copain. La mise en relation fut des plus simples. Deux jours plus tard, on était au lit. Je lui racontais mes voyages, elle écoutait mes voyages... C'est loin ! Et toi ?

- Moi ? J'ai eu deux femmes. Je n'en ai plus, je crois bien que je ne sais pas faire. Ce serait trop long... J'ai gagné ma vie dans le soudage en sautant de chantier en chantier, pas vraiment de point fixe non plus. J'ai arrêté à cause du dos et de la bouffe du BTP. A partir d'un certain âge, il faut manger plus délicat sinon tu deviens un goret plus rond qu'un politicard du sud-ouest !

De leur balade ils ne virent personne, tout le village devait être devant la télé. Pas même un chien qu'on laisserait sortir pisser le soir. Le baron devait se morfondre dans ce foutu bled. Et devisant en chemin, ils atteignirent le portail du château et firent tinter la cloche au bout du fil de fer. Le valet leur ouvrit sans mot dire et referma derrière eux sans rien ajouter.

- Le Bernardeau de Zorro ! murmura Madras.

(à suivre)


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