16 juin 2016

Le Vieux et le Truck (4)

CHAPITRE IV
Quand il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche


Au château, Jimmy s'éveilla à six heures trente, comme toujours. Dans la kitchenette, Madras passait du café. Les nouveaux camarades se saluèrent et chacun but son bol en silence, sans sucre. Madras prévint qu'il allait faire un saut à la boulangerie mais qu'il aimerait bien soulever d'abord le capot du truck pour regarder tranquillement le moteur et ses ancillaires. Jimmy se passa de l'eau froide sur la figure et décrocha les clés qu'il avait pendu sur le côté du buffet de la cuisine, puis ils sortirent.
Le vent s'était levé avec le soleil, charriant de la poussière des champs. Quelque part on faisait les foins. L'air du petit matin fit relever les cols et bien que tout paraisse rouillé, la porte de la grange s'ouvrit sans difficulté sur son rail de cambouis.


Le 3100 était encore là attendant son sauveur depuis hier soir. Madras chercha la caisse à outils mécaniques du baron et trouva une servante rouge empoussiérée mais complète. Il y avait tout, toutes les clés, toutes les pinces, tous les embouts, les arrache-moyeux, une clef dynamométrique, tout en SAM. Les outils étaient propres et gras. Chaque étage de la servante était couvert d'un chiffon de mécanicien bleu. Madras hocha la tête en connaisseur : le baron ne faisait pas que conduire son C10 à la recherche d'auto-stoppeuses. Il mécaniquait aussi et avec plaisir sans doute, à voir l'état général de la grange, l'établi et son étau à pied, la lampe articulée, les tiroirs rangés avec de la visserie. Levant la tête vers Jimmy, il s'extasia : "le vieux s'y connaît plus qu'il n'en montre". Et il attaqua le démontage du filtre à air pour évaluer le carburateur.

Jimmy décida qu'on pourrait commencer la séparation de la caisse et du châssis et finir ce soir selon l'état de corrosion des assemblages. Madras proposa de déjeuner avant et posa tout pour aller aux courses. Jimmy lui passa le plus naturellement possible un billet de 20 euros. Il s'agissait de séparer la benne d'abord, puis la cabine et il fallait une chèvre 1T5. Il n'en voyait pas. Aussi rejoignit-il la maison pour déjeuner en attendant de poser la question à René.

A son retour, Madras accepta de laisser le moteur pour démonter les accessoires passant la cloison pare-feu afin de décaisser la cabine. René se pointa peu après demandant une tasse et signala qu'il avait une chèvre mais en cours de révision et qu'il pouvait s'y mettre tout de suite. Il lui faudrait un heure, une heure et demie, pour refaire à la caneleuse le pignon d'attaque qui était bouffé. Comme il n'en proposait pas, Jimmy nota dans sa tête d'acheter deux combinaisons de mécanos pour Madras et lui, casquette, lunette et gants. Puis il fit face à René et décida de conclure la vente de l'épave à trois mille. Non que ça vaille ça, mais il n'avait pas plus d'argent disponible en ce moment.

René ne souriait pas et lui mit le marché en main. Trois mille maintenant et deux mille quand le truck serait terminé, sinon quand il quitterait le château. Jimmy, un peu gêné, lui demanda d'écrire l'accord sur un bout de papier qu'ils signeraient tous les trois et il fut convenu qu'on ferait tout ce soir à l'apéro. Et chacun partit vers son chantier, le baron à la chèvre, Madras sous le capot et Jimmy sous la benne. C'est ainsi que fut démarrée la renaissance du Chevy 3100 violet qui ferait tourner un jour les têtes à Automedon.

A midi, la chèvre était graissée et Jimmy était près de finir la boulonnerie de la benne. La dégager fut une formalité et on la posa loin du chantier, bien de niveau, pour dégager au maximum l'espace autour du châssis. Elle serait dans le coin "carrosserie". Madras eut plus de mal avec les passages de la cloison pare-feu parce que la position de travail était très inconfortable et les assemblages petits, sans prise et rouillés, mais une heure plus tard il avait fini. On décida d'aller au café manger pour retirer la cabine ensuite sans précipitation afin de ne pas la voiler et fendre le pare-brise ; en ôtant ou pas les portes. René vint avec eux.

Le grand Jimmy et son Indien ne faisait pas partie du paysage mais au café on leur fit bonne figure car ils apportaient un peu de nouveauté à Chârost. Chârost ! C'est au moment du café que Madras remarqua la fille en bleu derrière la séparation du fond. Un pot de cactus de Pâques la cachait presque complètement mais elle s'était avancée pour appeler la serveuse. Elle se dévoilait à son avantage et l'Indien montrait de l'intérêt. La serveuse passa en chuchotant qu'elle était pensionnaire. Madras de passait déjà un film que ses deux compères terminèrent aussitôt à l'appel de la fosse. On revint au château et Jimmy sut que Madras resterait accroché au projet tant que la fille resterait en pension au Café des Sports. Il en rit tout seul.

Les seuils de porte étaient morts et une charnière de porte bougeait. Madras recommanda d'ôter les portes, ce qui permettrait de manœuvrer les soies de levage avec plus d'aisance et parfaitement à l'horizontale. Et cela prit une demi-heure de trempage au Fertan. Puis les vis de charnières tombèrent en poussière... et les deux portes vinrent, l'une après l'autre, bien mûres ! Le moins simple était d'évaluer le centre de gravité de la cabine et René s'offrit pour sortir la banquette qui de toute façon était à refaire en sellerie.
Le déboulonnage cabine-châssis fut plus simple que celui de la benne et finalement, avec d'infinies précautions, on fit rouler la chèvre vers le berceau de palettes de bois pour y déposer la cabine. Rien n'avait pété. Presque un miracle. On verrait les accostages à la fin, au remontage. Jimmy vit tout de suite que la cloison pare-feu était cuite surtout en bas, mais que la tôle de remplacement serait assez simple à former. Le châssis-moteur apparut alors à son avantage. On y ferait tout le nécessaire tant il y avait de place pour travailler. Madras reprit son inspection du carburateur qui lui apparut dramatiquement sec. Démontage, puis la pipe d'admission dont les ports étaient très calaminés. On allait déculasser, ce qui fut fait assez simplement, le joint était fendu en deux endroits. Madras indiqua qu'on ne couperait pas à ouvrir le bloc, ce qui le mettait presque en transe. Le carter bas fut aussitôt tombé, plein de boue noire, on amena la chèvre pour sortir le combo moteur-boîte à poser sur l'établi où il se coucha. Le démontage complet dura presque deux jours. Le deuxième, Jimmy proposa de faire un premier calepinage de pièces de rechanges et il y passèrent le reste de l'après-midi. René se proposa pour chiffrer les pièces typiquement américaines chez un dealer qu'il utilisait pour son C10, les autres seraient prises à Bourges. Il fallait occuper le délai d'approvisionnement à la réfection du châssis lui-même. On ferait équilibrer l'arbre de transmission à Vierzon chez un usineur qu'il connaissait.

Curieusement les lames n'étaient pas affaissées, les jumelles n'avaient pas de jeu, seule une oxydation générale de toutes les parties inférieures était à éliminer. Un sablage léger y pourvoirait. Le châssis avait dû être rénové déjà et c'était une excellente nouvelle. René apporta un compressiomètre mécanique qui révéla la nécessité d'un réalésage des cylindres à la seconde cote réparation. Il faudrait envoyer le bloc à Bourges et Jimmy aurait préféré La Garenne-Colombes mais bon, ce n'était jamais qu'un six-en-ligne de type rustique. Il fallait d'abord l'identifier à partir de son numéro. René avait consulté des sites américains d'Oldtimers et la probabilité la plus sûre était un moteur de la division GMC cubant 270 cubic-inches soit 4,4 litres. Restait à trouver les pistons seconde cote ! Il s'en chargeait... mais il eut beaucoup de mal.


A la fin du mois, en mécanique, il ne restait du truck d'origine que le bloc moteur, la boîte manuelle 3, les ressorts de suspension avec les tambours rectifiés et curieusement le radiateur de refroidissement qui n'avait subi qu'un rinçage sous pression. Le démarreur avait un bendix neuf. René avait offert un alternateur Isuzu compact pour remplacer la dynamo et il avait converti lui-même tout le système d'allumage gracieusement, pour s'occuper les mains. Toutes les canalisations souples ou rigides étaient neuves, toute l'électricité aussi, le maitre-cylindre de frein également.

Au Café des Sports, les choses avaient évolué. Denise mangeait tous les midis à la même table que Jimmy et Madras. Elle ne sortait avec aucun d'eux, mais s'était révélée une compagne de table agréable et enjouée. Assez grande et rousse comme l'Irlande, elle avait un corps de Circassienne, la seule race qu'on puisse atteler de conserve avec un cheval. Des bras qui forçaient le respect, des fossettes qui adoucissait ses yeux gris, une conversation de bon aloi dans le corsage. On se sentait rassuré en sa présence, et même un gaillard comme Jimmy s'apaisait à son contact. Elle n'avait jamais eu le temps de venir à la grange voir le travail de restauration du camion, mais quelquefois elle prenait Madras boire un chocolat ou une bière à Issoudun le soir, en tout bien tout honneur. Elle roulait en Alfasud.

Madras avait aussi beaucoup changé. Plus calme, posé. Finalement se disait Jimmy, il était redevenu normal après douze ans de cage. Le démontage complet du moteur et de la boite de vitesses l'avait complètement absorbé, il en oubliait l'heure parfois surtout si un colis était arrivé le concernant. Le soin qu'il mettait à son ouverture sans rien déchirer comme s'il prévoyait déjà de retourner la pièce au fournisseur, le classement des pièces, le rangement des outils chaque soir dénotait une vieille tradition de mécanicien de marine. Puis vint le jour où tout fut remonté ou presque. Le moteur avait été repeint en bleu ciel à la peinture thermique, la boîte en noir brillant. Le job touchait à son terme. L'équipe était investie dans la carrosserie, on soudait du matin au soir, les flashes de l'arc illuminaient la grange du matin au soir. Est-ce cela qui le déstabilisa ?

On s'interroge encore mais si tout s'était bien passé jusqu'au vilebrequin, tout changea quand il fut sur l'établi. Il avait un léger balourd. René proposa de l'apporter à Bourges pour évaluer le défaut et estimer la rectification. Jimmy proposa plutôt, vu l'âge de la pièce, d'en commander un chez Rockauto en Angleterre. Madras soutenait qu'il le rectifierait au tour sans difficultés si on lui laissait du temps. Sans en parler à Jimmy, René prit sur lui d'apporter la pièce à Bourges pour évaluer le balourd, on trancherait plus tard. La vibration se dévoilait à 1500 tours et devenait nette passé les 2500 tours. C'était un après-midi où la pluie n'avait pas cessé et le soudage non plus. Sans raison, sans autre avertissement, Madras traversa le cœur de René au tournevis !

(à suivre)


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