28 juin 2016

Le Vieux et le Truck (5)


CHAPITRE V
Madras et Denise

René fut foudroyé debout, sans un cri. Jimmy, allongé sur le dos, posait les ferrures de pare-choc à la benne. Il entendit la chute du corps et des outils. Madras était comme hébété de son geste. "Téléphone !" dit-il à Jimmy qui partit vers la maison pour appeler la gendarmerie et les pompiers. C'est du moins ce à quoi il avait pensé à l'instant. Il informa le valet que le baron était mort et que la gendarmerie allait venir, autant ouvrir la grille dès maintenant. Le type le regarda d'un air absent, hocha la tête et fit comme on lui dit de faire, en prenant un parapluie dans le seau de l'entrée. Derrière la porte-fenêtre, Jimmy regardait Madras, statique, immobile, la tête penchée vers le sol. Jimmy ne se posait aucune question, il "savait". René, bien involontairement puisqu'il était chez lui, avait vexé l'Indien. Peut-être y avait-il eu entre eux un mot de trop, un seul mot.

Un quart d'heure plus tard, la gendarmerie arriva sans sirène ni gyrophare, suivie du fourgon des pompiers à cinq minutes. Ils cueillirent Madras sans difficulté aucune dans la cour du château où il tournait maintenant sous la pluie. Jimmy sortit à son tour pour se mettre à disposition. L'adjudant ne lui demanda rien et fit les premières constations dans le garage, appela le médecin pour le constat. Ce fut le plus long. Il n'y en avait qu'un en ville, sur la place de la mairie. Un gendarme prit des photos puis ils donnèrent l'ordre aux pompiers d'emporter le corps après avoir épongé le sang. Il y mirent du soin et beaucoup de respect, le baron était aimé à Châlost. Le valet surgit pour dire qu'il n'avait rien vu et demanda à l'adjudant s'il pouvait verrouiller maintenant la grange et le château après leur départ. La gendarmerie allait poser les scellés sur la grange. Ce type mettait mal à l'aise, même Jimmy, sa froideur n'avait rien d'aristocratique, un gomeux qui parlait le nez en l'air comme dans les films de l'entre-deux-guerres ! Son maître était mort et il ne pensait qu'aux portes.

Madras avait avoué dès le début de l'interrogatoire. Son cas était limpide : caractériel notoire, récidiviste, terminé ! Jimmy avait été embarqué en même temps. Il était en règle mais jugé bizarre par la maréchaussée qui n'acceptait pas la raison la plus simple de sa présence à Chârost chez le baron, une histoire d'auto-stop ! Connaissait-il Madras de longtemps, avaient-ils un projet ensemble ? Loin de ses bases, dans une histoire de camion qui tenait difficilement la route, il se mura dans un silence inquiétant pendant toute sa garde à vue, et son avocat commis d'office qui débarqua en fin de journée, le lui reprocha. Il ne comprenait pas le motif de ce meurtre mais il avait acquis la certitude de s'être complètement trompé sur l'Indien. L'enquêteur cherchait à l'impliquer en complicité, il le sentait bien. Le baron était quelqu'un de respecté. Il descendait d'une famille de fournisseurs du Second Empire qui avait fait fortune dans la remonte et les fourrages. C'est au café qu'un client l'avait un jour raconté à la compagnie. Mais à Chârost, le baron ne prenait personne de haut et se chargeait plus qu'à son tour de porter des réclamations citoyennes aux préfectures de Châteauroux et de Bourges où il avait ses entrées. Il avait aussi un carnet d'adresses qui était utile au maire de la commune quand il fallait aplanir un conflit d'autorité administrative. Finalement c'était un notable dans la bonne définition du mot et son meurtre ne passerait pas comme ça !

C'est le témoignage du valet du baron et plus encore celui de Denise qui sortirent Jimmy d'affaire. Le premier donna tout son emploi du temps depuis un mois tel qu'il l'avait observé, avec un certain mépris. Ces gens n'était pas de son monde, ils chipperaient des trucs ci et là, l'argenterie qu'il avait peut-être lui même visée. Denise était venue témoigner d'elle-même en sa faveur, le décrivant comme un grand type sympa mais peu disert, absorbé du matin au soir par la restauration du camion. Les précisions du valet et le profil donné par Denise convainquirent la gendarmerie que Jimmy n'était pas de bonne prise. Ils le relâchèrent sous les conditions d'usage, qu'on puisse l'appeler facilement.

(composition d'Athanas)

Le camion était maintenant bloqué au château. Et oui ! Jimmy n'avait que le sous-seing privé de vente du début de l'histoire, papier qu'ils avaient signé tous les trois, Madras comme témoin, et il se demandait si le papier suffirait pour le mettre à son nom. Rien n'indiquait nulle part qu'il l'ait payé un jour bien qu'il ait réglé les trois mille convenus au départ ! Quand il revint prendre son bagage au château, le valet lui signala qu'un neveu du baron s'annonçait pour prendre possession des lieux et que tant qu'il serait là, rien ne bougerait dans la grange. Au moins, pensa Jimmy, ce salaud ne le vendrait pas tout de suite. Il prit l'autocar après les obsèques. Le tout-Chârost y était, le regardant un peu de travers, un peu beaucoup. Denise n'était pas venue.

Remonté à Paris par l'autocar de Bourges, il alla dans la semaine à la FFE plaider son cas et n'obtint rien de précis. Il n'avait pas de carte grise, ni d'acte notarié de succession. Au bout de deux mois, l'envie lui prit subitement de descendre à Châteauroux pour un parloir avec Madras qui faisait de la préventive. Quelle idée ! Il demanda un parloir et l'obtint au bout de dix jours. Ils ne parlèrent que du camion, strictement que du camion, comme si le projet qu'ils avaient formé ensemble était hors-sol, comme s'il les libérait des contingences pénibles qui les attendaient, surtout Madras. Jimmy ne dévia pas d'un pouce. Devant lui, Madras était parfaitement normal. Jimmy lui fit part alors de son souci d'immatriculation et l'autre, tête penchée, le dévisagea attentivement comme on le fait d'un idiot : " achètes-en une !" et Jimmy hocha la tête, il n'y avait jamais pensé. Madras le remercia d'être passé et lui dit qu'il allait prendre perpète. Jimmy ne savait que dire et son silence semblait approbateur. Il salua Madras d'un coup de menton et partit pour ne plus jamais le revoir.

Alors commença le tour des casses d'américaines de la région parisienne et cela lui prit un mois entier. Le truck était toujours là, lui avait confirmé le valet au téléphone d'un ton sec, et le neveu respecterait le papier signé par son oncle... s'il ne changeait pas d'avis, ajouta-t-il en ricanant. Ainsi put-il se présenter au château le soir du dix octobre au volant d'un Defender 90 tractant une remorque à deux essieux. Il put garer l'équipage dans la cour après avoir fait la connaissance du neveu accomodant et saluer le valet comme s'il lui était d'un grand secours. Le pouvoir de nuisance des gens de peu est souvent imparable ; l'autre ne s'y trompait pas mais ne pouvait faire moins que de sourire. On commencerait le chargement demain. Le dîner l'attendait au Café des Sports.

La patronne le salua comme s'il était venu hier. Il vit tout de suite Denise au fond à sa place d'autrefois. Elle avait tourné la tête au bruit de la porte et son visage s'éclaira :
- Qu'est-ce que tu fous ici ?
- Je viens prendre le camion.
- Assied-toi. Tu dors au château ?
- Je n'ai pas demandé.
- Viens chez moi, on parlera. J'ai du vrai rye que m'a donné un client à la boîte.

Et la nuit fut longue. Madras était l'énigme, mais Denise aussi. Employée aux machines chez Sandvik, elle avait une vie quasi-monacale dans ce trou et Jimmy s'était promis de lui en parler un jour. Et c'était ce soir ! Pourquoi n'était-elle pas sortie avec Madras ? Il la badait. Pourquoi n'avoir pas séduit le baron ou même lui, Jimmy ? Denise l'écoutait en faisant tourner le rye dans son verre évasé. Elle mit un CD de guitare espagnole, le concerto d'Aranjuez, se dit Jimmy, et tamisa la lumière de sa piaule. Elle restait là, muette, à fixer ses chaussures, ce qui ne lui ressemblait pas. Madras avait un côté sombre parfois qu'elle avait découvert un soir à Issoudun. Sans lui faire vraiment peur, il l'intriguait trop pour qu'elle se sente en confiance, même s'il était très prévenant avec elle. Un jour, il lui avait dit sans rire qu'il avait sans doute une araignée au plafond et que si elle bougeait il n'était plus le même. Elle avoua à Jimmy, qu'après le meurtre de René elle avait eu peur rétrospectivement en s'imaginant elle-même la victime de ce coup de folie. Jimmy secouait la tête d'approbation et au troisième verre, ils se turent. Et ce qui devait arriver se passa le plus simplement du monde sur le canapé. Il y avait longtemps pour l'un et l'autre.

Le lendemain, le rye s'était avéré frelâté. La chimie avait atteint le Kentucky profond. Jimmy se remit d'équerre, compensant le mal de crâne d'une certaine joie intérieure de s'être fait Denise. Il partit au château en sifflotant. La matinée fut consacrée à l'assemblage provisoire de la cabine et de la benne sur le châssis refait à neuf, avec l'aide du neveu tout content de faire quelque chose d'amusant. Le combo moteur-boîte irait dans la benne avec toutes les pièces et ensembles non encore remontés. Il y avait aussi un carton de visserie, d'huiles de boîte et de pont, un carton de joints non répertoriés (Madras avait tout en tête), et plein de "trucs" à mettre dans le Land. A midi et demie, quand la bâche militaire prêtée par le neveu fut correctement arrimée à la remorque, Jimmy partit se restaurer au Café des Sports, Denise vint à sa table. Il y avait de la choucroute, au mois de juin, et un pot de Riesling. Ils en rirent. Avant le café, Denise se leva pour aller au comptoir et régler sa note, toute sa note.

- Je pars avec toi, lui asséna-t-elle en revenant à la table.

Il n'eut pas besoin de la regarder pour lui répondre : "d'accord !".

Derrière le porte-parapluie, elle prit un sac de voyage pas bien grand qu'elle jetta sur son épaule et lui, tenant la porte en saluant la patrone, elle sortit dans le soleil. "C'est une sacré fille, pensa-t-il, et rousse comme lui, en plus !". La rattrapant, il jugea aussi qu'elle savait bougrement bien marcher. L'attelage prit la route de Vierzon. Au bout d'une demi-heure, Jimmy s'arrêta juste avant Vierzon pour vérifier la bâche militaire et pour resserrer tout l'arrimage. Denise était à la traction des sangles comme un homme. Jimmy était heureux... un brin con ! Il faisait nuit quand le Land remonta la nationale 10 en direction de Poissy par Rambouillet. Ils ne parlaient pas beaucoup, Denise cherchant des stations musicales sur le poste jusqu'à ce que les phares éclairent un portail de fer gris qui barrait le chemin. On était arrivés. "Il y a des steaks hachés au congélateur et des frites surgelées". Jimmy passa au cellier pour revenir avec une bouteille de Cahors. Denise était déjà dans le bain comme si elle avait quitté l'endroit la veille. Elle connaissait assez bien Jimmy pour assimiler instantanément l'organisation (ou le désordre) de son espace à lui. Et Jimmy en fut même surpris.

- Je vais reculer la remorque dans le hangar et décharger le Land car il faut que je le rende demain matin.
- On peut manger dans dix minutes.
Un vieux couple déjà.

Le dîner traîna en longueur. Denise posa la question de confiance : "Tu vis de quoi, ton logement est bien avec de la place perdue et des dépendances ?".
- Militaire en retraite, lui répondit-il ; je rends aussi des services ci et là à des gens de connaissance ; rien que de très banal.
- Sauf toi. Toi, tu n'as rien de banal, mais ne nous pressons pas...
- Surtout ne nous pressons pas, renchérit-il en lui souriant.

Les jours suivants se passèrent pour Denise à prendre ses marques sur un territoire sans autre axe que la Seine et la nationale 13. Jimmy lui avait déniché une vieille Astra Diesel pour circuler aux alentours, mais elle faisait le projet de descendre à Chârost récupérer l'Alfasud. Chaque weekend ils allaient à la mer pour faire découvrir une station à Denise qui était d'Aubenas. "Ce serait bien d'avoir un chien à faire courir sur la plage" décida-t-elle une fois à Houlgate. Et la SPA d'Orgeval dut se séparer d'un épagneul presque breton qui agrandit la famille en construction. Le 3100 n'avançait pas beaucoup. Elle avait pris en charge la réfection de la sellerie en achetant à une brocante de Meulan un vieux canapé en cuir noir qui faisait la longueur de la banquette du Chevrolet. Elle ne garda que le cadre et certains ressorts d'origine et démonta l'assise et le dossier du canapé après en avoir ôté le cuir. Le plus dur fut de rétablir la résistance de la banquette avec les ressorts modernes trop mous qu'il fallait doubler. Chacun des cuirs pourrait se retendre après ajustement des flancs, ce qui fut fait à deux. Puis elle noya la matière de graisse à bottes chaque jour et polit son travail. Au bout de quinze jours, la banquette rénovée faisait "vieux neuf" ou "new old stock" comme disent les Anglais. Jimmy était impressionné et son courage revint pour s'attaquer à la planche de bord.


Il en trouva une neuve sur Ebay sans les compteurs. Il la refit ton carrosserie, mais un violet pâle, plus clair qu'à l'extérieur, avec tous les accessoires rechromés, et il garda les instruments d'origine qui tous fonctionnaient après une désoxydation en profondeur. Il avait pu repeindre la cabine et la benne à Epône chez un carrossier qui prêtait sa cabine de peinture pas trop cher, mais surtout savait refaire une teinte. Le violet GM de 1954 fut long à trouver mais l'ACCF d'Ecquevilly avait un nuancier d'époque. Finalement le truck fut terminé à la fin du mois de juin... de l'année suivante, avec son nouveau numéro de châssis de la casse frappé à froid. Jimmy, Denise et Sultan en étaient très fiers. Ils l'inscrivirent à l'Automedon du mois d'octobre au Bourget et le testèrent en septembre à l'American Car Festival de Villennes-sur-Seine à côté de chez eux. Franc succès, même les pinailleurs d'usage ne dirent rien. Le truck sortait d'usine. Seuls les pneus n'était pas les diagonaux d'époque mais de gros boudins en 215 à l'avant et 235 à l'arrière qui emplissaient bien les passages de roue et donnaient de la force à l'allure générale. Mais le plus étonnant était le bruit feutré du six-en-ligne qui ne faisait pas son âge. Si les pipes avaient été intérieurement polies, la ligne d'échappement avait été soignée par des tubes en acier carbone moins métalliques au son que l'inox, et un pot de détente avait été ajouté au départ. Le silencieux final était du Daimler-Benz, pas vraiment hot-rod.
A nous la Normandie !

(à suivre)


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