7 juil. 2016

Le Vieux et le Truck (6)

CHAPITRE VI
La Normandie

Jimmy avait un fil rouge pour visiter la vieille province viking. Il recherchait les patronymes signalant l'établissement des hommes du Nord, s'y rendait et recherchait les traces du lieu-dit d'origine. Ainsi faisait-il un week-end les suffixes "bec", un autre, les suffixes "dale" ou "londe", "fleur", "dike", "vic", "tot"... et cherchait le ruisseau, le val, le bois, l'embouchure, l'anse, l'escarpement, la crique, ou la ferme forte qui avait fixé le toponyme. Si on lui demandait d'où venait cette passion, il expliquait que ses années de désert l'avaient forcé à se dépayser en imagination pour survivre. "Le désert ce n'est pas du sable, mais de la poussière ! Avant le frigo tu achètes un aspirateur." Aussi savourait-il le soir la lecture des sagas nordiques, la brume, les embruns, le froid, l'humidité et tout naturellement, il s'était intéressé à la conquête normande, bien que ses origines soient partagées entre la Lorraine et l'Irlande. Ainsi avait-il assimilé les mots du patois normand dérivé du vieux norrois et connaissait comme sa poche la Normandie maritime en livres, surtout la basse Normandie et le Cotentin. Il était temps d'y aller voir d'autant que Denise marchait à fond dans ce délire qui faisait respirer de l'iode et défoulait le chien.

Cela se passa à Houlgate, le "chemin affaissé" en norrois. Il y a en front de mer une stèle touristique affirmant que Guillaume le Bâtard s'était embarqué là pour attaquer l'Angleterre. On se demande pourquoi la flotte normande construite dans plusieurs chantiers de la côte aurait jeté l'ancre sur une plage à marée alors que l'embouchure de la Dives à trois kilomètres faisait bien mieux l'affaire. Qu'importe, Sultan courait comme un fou sur la plage. Le voyage l'ankylosait parce que Jimmy ne voulait pas prendre le risque de le mettre dans la benne comme on le fait dans l'Ouest sauvage ; aussi voyageait-il d'ordinaire entre eux deux, le nez sur le pommeau de vitesses. Brutalement il marqua l'arrêt. Jimmy comprit le signal et se rapprocha d'un pas élastique. Une chaussure dépassait du sable, une Pataugas apparemment, il savait déjà qu'un pied était dedans. Du bout ferré du maquila qui ne le quittait jamais en ballade - mordu une fois mais pas deux - il repoussa le sable et la jambe était là. A quatrevingt-dix degrés du coup de pied ! Denise mit la laisse et remonta vers le café du front de mer en remorquant Sultan. Ils n'avaient pas de portables, ne se quittant jamais et n'attendant l'appel de personne. La salle était quasiment vide et deux types du coin devisaient au comptoir, elle attendit que le patron passe derrière la caisse : "il y a une jambe d'homme sur la plage, faut appeler la gendarmerie ; mon mari est resté à côté".

Le cafetier devint tout blanc. Ils avaient eu une marée de fort coefficient hier... c'était horrible... il pouvait y avoir d'autres morceaux disséminés... et le Duster de la Police de Dives arriva enfin.
- Passant devant, je vous conduis, dit Denise qui retenait Sultan.

Ils rejoignirent Jimmy. Un policier téléphonna pour fermer le site et enlever l'objet, puis demanda à Jimmy et Denise de bien vouloir venir faire une déposition pour amorcer les recherches administratives. Le fourgon arriva peu après avec le matériel de bouclage et les recherches commencèrent dans un rectangle de 50 mètres sur 100 en direction de l'estran. C'était marée descendante. Après la déposition à Dives, ils avaient terminé leur envie de gambades sur la plage et décidèrent d'aller jusqu'à Caen pour se changer les idées et y passer la nuit.

- On n'a pas de pot, dit Jimmy.
- A force de courir les plages, on tombe sur du bois flotté, des épaves et parfois des horreurs. Des fois des baleines ! dit Denise.
- A force de rouler, on ramasse aussi de tout. Issoudun, quand j'y repense ! Mon premier beau-père qui était VRP, cinq jours par semaine sur la route, n'avait pas assez du week-end pour les raconter ses cinq jours. Il avait aussi un don, mais c'était toujours inédit.
- A force de rouler, tu m'as trouvée, moi.
- Ça paye l'essence ! répliqua Jimmy en riant de bon cœur. Ils arrivaient à Riva Bella.

C'est le lendemain matin que l'affaire parut dans l'édition locale de Ouest-France. On avait trouvé deux jambes et le journaliste ajoutait qu'avec les marées il y avait des "chances" de trouver d'autres parties du noyé. Il n'en fallut pas plus pour qu'une foule de curieux prit la route de Houlgate de partout, au bénéfice premier du Café qui ne désemplissait pas. Plus tard, bien plus tard, la Police de Dives appela Jimmy chez lui pour lui dire que les restes avaient été identifiés : un plaisancier de Cherbourg signalé non rentré il y avait presque un mois avant la découverte macabre. La division du corps était due à un passage d'hélice. Jimmy reposa le téléphone passablement écœuré et décida de n'en pas parler à Denise. C'est alors qu'on sonna à la grille. Suivi de Sultan, il remonta pour ouvrir et se trouva nez à nez avec Madras ! Passablement engraissé, la prison ne lui valait rien. Il n'avait plus sa natte à la Willie Nelson et finalement on lui trouvait maintenant l'air banal. Une odeur de charogne l'enveloppait et Jimmy se tint à quatre de lui demander pourquoi.

- Déjà libéré ?
- Non, j'ai calté de l'infirmerie... je ne peux pas refaire vingt ans sinon plus.
- Tu m'as trouvé comment ?
- Par l'ACCF en signalant le Chevrolet 1955 violet. Excuse-moi !
- Alors, t'es en cavale comme on dit dans le milieu ? reprit Jimmy.
- Oui, en cavale.
- Et tu penses te planquer chez moi ?
Madras baissa les yeux et répondit : "Pas vraiment, j'ai des possibilités sur Paris mais j'ai besoin de souffler une nuit ou deux, et de manger quelque chose".

Denise arriva sur ces entrefaites, elle ferma la grille soigneusement et se retourna : le panier des courses lui tomba des mains. Elle regarda Jimmy, les yeux pleins de questions, puis Madras du même regard. Lui-même était surpris, il ne l'attendait pas là ! Un silence à couper au couteau s'installa. Jimmy se regroupait mentalement et physiquement. Denise ne fit aucun geste pour ramasser les courses. Le chien s'était couché. Puis elle bougea et commença à tendre le bras vers son panier, l'aggrippa et partit à la cuisine, laissant deux oignons rouler au sol.

- C'est ta femme maintenant ? finit-il par articuler.
- Oui !
- Remarque c'est normal.
- Et c'est aussi pour ça que tu ne pourras pas loger ici, mais je vais te nourrir et bien nourrir ce soir, puis je te conduirais à Paris où tu voudras, c'est pas loin par la A13.

Denise attendait de savoir à quoi s'en tenir, mais on la sentait secouée, et cette odeur en plus. Jimmy s'encadra dans la porte, coupant le passage et lui raconta, puis il lui répéta sa proposition faite à l'Indien. Elle n'était pas d'accord. Madras était un type dangereux, impulsif, imprévisible, deux morts quand même ! Elle allait prendre sa voiture et irait à l'Ibis de Poissy où l'on acceptait les chiens. Il y avait des steaks au frigo et tout ce qu'il fallait. Aussitôt dit aussitôt fait, elle n'avait pas retiré ses chaussures de marche ni son manteau de pluie et décrochant la laisse, elle partit sans un mot, sans un regard, le chien sur ses talons.

Madras était un peu interdit, Jimmy était prêt à tout mais il ne percevait aucune hostilité. Il immagina le décontracter en parlant du repas et l'invita à l'aider à la cuisine. On mangerait d'ailleurs à la cuisine en écoutant la radio, c'était plus simple... La conversation roula heureusement sur le truck, Jimmy craignant surtout qu'elle vienne sur Denise. Finalement se dit-il en pensée, j'aurais mieux fait de prendre l'amstaff à Orgeval. Mais le principal était que Denise soit hors de portée.

Madras fit mine d'accepter la situation et proposa que le voyage de Paris se fasse dans le Chevrolet qu'il aimerait bien voir fini, tant il avait passé d'heures sur la mécanique. Jimmy le lui promit et on attaqua le dîner. Tout en faisant la conversation sur les difficultés rencontrées lors de la restauration du camion - il n'avait pas expliqué comment il avait sorti le truck du château - il réfléchissait à l'itinéraire le plus sûr pour atteindre Paris sans tomber sur un contrôle qui ruinerait sa vie. "Le tueur de Chârost (département du Cher) capturé lors d'un barrage mobile sur la N13 à Bougival en compagnie d'un ancien légionnaire !". Le titre du Parisien plaîrait sûrement. Le mieux était de prendre le chemin du plus grand trafic, A13 et périphérique. D'un autre côté, Madras connaissait maintenant son logis et pourrait le faire chanter ou l'inquiéter, autant ne pas le provoquer par des réticences de dernière minute. Jimmy avait versé largement à boire, et s'était lui-même contenu.
- Je te dépose où à Paris ?
- Je te dirai.

Quand la nuit fut tombée, le truck sortit de La Maladrerie et prit la route d'Orgeval pour récupérer l'échangeur. Les anciens camarades ne pipaient mot, chacun scrutant la voie le plus loin possible devant lui. Les phares du Chevrolet n'était pas des longues portées ni des feux de poursuite ; ils éclairaient mal et l'éclairage de la A13 était éteint jusqu'au triangle de Rocquencourt par mesure d'économie mais aussi sur réclamation des écologistes qui soutenaient que le jour permanent abrutissait la faune vivant près de l'autoroute. Le bouchon commença justement cinq cent mètres avant l'embranchement de la A12 de Trappes. Il y avait eu un accident entre un camion porte-voitures et un fourgon Fedex qui remontait sur Roissy. Un second fourgon transvasait le chargement de colis et le tracteur MAN avait été dételé de la semi, l'avant écrasé, le pare-brise en miettes. Le gros bordel. Il ne restait qu'une voie de libre. La soirée serait longue. La police de la route remontait les deux files à pied, cherchant des résidus de l'accident qui pourrait devenir dangereux quand la circulation serait rétablie. Madras commença à se crisper. Jimmy le rassura et pour le détendre lui demanda où il avait choppé ce parfum bizarre. Il ne répondit pas. Et d'ailleurs ils ne venaient pas de la "bonne" direction, lui dit Jimmy pour le rassurer. L'autoroute A13 c'est la mer, pas le Centre. Madras se tenait calé au fond de la banquette presque tétanisé. Le CRS passa l'avant du capot en regardant machinalement qui conduisait un si beau bahut, et Madras tourna brusquement la tête de l'autre côté. Jimmy vit dans son rétrovisuer que le CRS relevait mentalement le numéro d'immatriculation. Un peu sur les dents, il imagina qu'une fois hors de vue, le CRS pouvait demander un contrôle du Chevrolet violet car il y avait vu un type pas net, ou pas. On ne pouvait rien faire d'autres que d'attendre que ça se dégage en se calmant. Jimmy prit le parti de parler d'abondance pour dénouer le nœud à l'estomac. Il embraya sur Automedon et le stand ACCF qui l'avait invité ; sur l'affluence à Villennes autour du camion... et qu'il avait eu de la chance au départ de l'avoir rencontré pour attaquer la mécanique. Madras hochait la tête sans desserrer les dents.

Finalement il avait eu raison pour le vilebrequin, celui de Rockauto avait dû être rectifié à La Garenne-Colombes ; c'était un garage capable de te faire aussi un arbre à cames avec seulement le résultat souhaité par le client, plus de couple, plus de pêche etc... Incroyable, non ? La porte passager s'ouvrit d'un coup et Madras fut extrait de la cabine en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Un CRS tenait Jimmy en joue de l'autre côté en lui intimant de descendre du camion, les mains visibles. Il s'exécuta bien sûr, prudemment. Un fourgon remontait maintenant la voie d'urgence sous sirène et gyrophare. Arrivé à leur hauteur, quatre CRS en sortirent l'arme à la main et propulsèrent Jimmy et Madras à l'intérieur. L'adjudant fit vérifier que les clés du Chevrolet était sur le tableau de bord et s'adressant à Jimmy lui précisa qu'il allait être amené à la fourrière des Matelots à Versailles.
- C'est un véhicule de collection, prenez en soin.
L'adjudant renonça à le faire répéter.

Puis le fourgon prit la direction du SRPJ de Versailles. Personne ne leur posa de questions durant le trajet. Madras était complètement éteint. Jimmy, pensif, se repassait le film, se demandant s'il pouvait donner prise à une enquête. Oui, pensa-t-il dès le moment où il savait que Madras était emprisonné pour meurtre et qu'il débarquait comme ça chez lui. Il comptait un peu sur ses états de service, enfin, un peu, pas trop quand même. Ce n'était pas un excès de vitesse en débat. Mais d'un autre côté, qu'aurait-il pu faire d'autre que de larguer l'Indien, un type plus que dangereux par moment. Il avait sorti Denise du piège, enfin elle s'en était extraite toute seule, c'est ce qui comptait et si on lui proposait un coup de fil comme dans les séries télé, il appellerait l'Ibis de Poissy pour la prévenir qu'il ne lui était rien arrivé de fâcheux, enfin presque. Madras somnolait. Au premier feu de l'Avenue de Paris, le fourgon pila pour laisser passer un camion-pompier sirène hurlante. Le coup de frein désorganisant l'espace intérieur, Madras saisit la porte et sortit brusquement, courant droit devant lui. Un CRS avait déjà la main à l'étui et Jimmy l'interpella : "Vous n'avez pas le droit ! Vous devez courir ! Il ne vous menace pas". L'adjudant prit la radio et signala l'évasion, sa position, la direction du fuyard et donna l'ordre de continuer vers le SRPJ en mettant la sirène.

(à suivre)


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